• Depuis que l'homme écrit l'Histoire, 

    Depuis qu'il bataille à cœur joie 

    Entre mille et une guerr' notoires, 

    Si j'étais t'nu de faire un choix, 

    A l'encontre du vieil Homère, 

    Je déclarerais tout de suit' :

      Moi, mon colon, cell' que j' préfère, 

    C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit ! "

     

    La lumière de la Paix à travers le vitrail

     Reprise du Fort de Douamont, de Henri Georges Jacques Chartier (1854-1924), Musée de l'armée, Paris

     

       Puisqu’en France, comme l’a affirmé Pierre Augustin Caron de Beaumarchais, tout finit par une chanson, je n’ai guère hésité à confier à notre célèbre croquenote, qui n’aimait assurément pas marcher au pas,  le soin d’ouvrir cette dernière chronique sur la Grande Guerre.

       Je n’ai pas oublié le ram dam que cette chanson « anti guerre » a provoqué à l’époque. Nous étions en 1962. A l’heure de la signature des accords d’Evian qui soldaient ce que l’on ne voulait toujours pas appeler la guerre d’Algérie. « Je n’ai pas voulu choquer » dira un jour ce chanteur poète à la fibre anarchiste, mais, dans le contexte de l’époque, cette diatribe contre toutes ces guerres qui ont marqué notre histoire aura fait l’effet d’une bombe dans le cercle encore largement fourni des anciens combattants.

       Pas besoin d’être grand clerc pour deviner ce que furent alors les états d’âmes de bien des compagnons d’armes des 14 Kermoustériens à qui nous venons de rendre hommage. Brassens n’avait pas encore jeté l’ancre à Lézardrieux, Si cela avait été le cas, il n’aurait pas été bon pour ce mécréant de venir au centre bourg, le 11 novembre 1962, alors que tous les poilus du secteur se trouvaient réunis devant le monument aux morts, encore sur la place, devant le seuil de l’église Saint-Jean Baptiste. Il n’y aurait pas trouvé beaucoup de copains même si, déjà, il savait que son hymne à la paix s’inscrivait dans la marche du temps.

        S’est-il trouvé quelqu’un sur les chemins conduisant au hameau, où il viendra par la suite se promener, seul ou avec son chien, pour lui reprocher d’avoir ainsi attenté à son honneur ? Qui sait ? Mais le temps a fait son œuvre. Ici, aussi, plus personne n’est en mesure de dire « J’y étais ». Ici, aussi, Brassens est devenu une  personne recommandable, un voyou au grand cœur qui nous aura invités à nous engager sur le chemin de la raison.

        Oui la guerre est la pire des extrémités pour notre humanité. Il n’y a pas de guerre juste. Il y a tout simplement de l’impuissance à régler nos divergences par le dialogue, la compréhension et le respect mutuel.

     

    La lumière de la Paix à travers le vitrail

       

       Est-ce que ce baladin du temps qui passe a pris le temps de faire une halte, un jour, dans le hameau, à l’occasion d’une de ses promenades en solitaire, et de pousser la curiosité jusqu’à franchir le seuil de la chapelle de Kermouster. De s’y asseoir pour partager quelques instants, par un regard attendri, avec tous ces gars qui sont morts d’avoir été à la guerre ? Qui pourrait le dire ? Mais qu’importe ! Je l’y vois et je n’ai aucun mal à penser qu’au-delà des mots qui interpellent, Brassens avait un penchant naturel à aimer les gens, en tout cas ceux qui sont dépourvus d’un esprit narcissique. Je l’imagine ainsi, assis devant cette plaque fixée au mur, se remémorant le pourquoi de cette chanson qui lui aura valu les trompettes de la renommée. Je cherche à décrypter sa pensée alors que le soleil, en cette fin d’après midi d’été transperce le vitrail.

        A cette heure, le soleil est dans l’axe de la rue Saint-Modez. Il descend lentement vers le couchant. L’arc en ciel qui lèche le mur, où est accrochée cette plaque du souvenir, le transporte vers un ailleurs. Je ne peux pas imaginer qu’il en soit autrement, même s’il est toujours risqué de faire dire aux gens ce qu’ils n’ont pas fait, ce qu’ils n’ont pas dit, de penser à leur place. Mais je suis persuadé que le troubadour de ce siècle aux deux guerres mondiales, était homme, lui aussi, comme nous sommes nombreux à l’être, à apprécier ces instants où l’on se retrouve confronté à soi-même, sans personne autour de soi.

         Une chapelle, une église, une cathédrale, mais aussi, un temple, une mosquée ont vocation à rassembler. On y vient pour se rassurer, au contact de gens qui partagent votre foi, vos certitudes. Car il y a autant de convictions que de dieux. A chaque endroit sa manière d’aborder le grand questionnement.

       Une chapelle, une église, une cathédrale, un temple, une mosquée, on peut s’y sentir bien, même quand on ne s’inscrit pas dans l’esprit affiché du lieu. Et si on a la chance d’y être seul ou accompagné par un être qui vous est cher, ce qui, soyons honnête avec la réalité, ne peut se produire que dans l’enceinte d’un lieu de culte à taille humaine, on ne peut que savourer l’instant.

        Nous avons, ici, la chance d’avoir un tel endroit à portée de la main. Mais écrivant ces lignes, c’est vers deux autres chapelles qu’a germé l’idée de vous convier à me suivre. Des chapelles où la mémoire de ce que furent ces tragédies humaines du XXe siècle ne ferme pas la porte à l’espoir.

       Comme les monuments aux morts qui, dès 1920, se sont dressés au cœur des villes et des villages, les lieux de culte ont aussi servi à préserver la mémoire. Je ne vais pas dresser ici l’inventaire de ces chapelles ayant demandé à des maîtres verriers de donner par le vitrail la force du souvenir. Trop nombreux ont été les tableaux figuratifs représentant les seuls  soldats français mourant sous le regard bienveillant de Dieu. Le sabre et le goupillon. Jean Ferrat, avant de nous rappeler les wagons plombés de sinistre mémoire, lui aussi, a osé chanter le non dit. Mais les deux lieux de culte dont il va être question ont pour eux d’avoir accueilli des œuvres qui brisent le cadre du seul message biblique qu’elles sous-tendent. Le message a ici, la force de l’universalité.

     

    La lumière de la Paix à travers le vitrail

     Eglise Saint Valéry à Varengeville-sur-Mer, huile de Jean-Marie Jacquot. Coll part.

       

       Eglise Saint Valéry, de Varengeville-sur-mer. Une église certes, mais de taille modeste. C’est ici que repose, dans un cimetière ouvrant large sur les falaises blanches du pays de Caux, Georges Braque (1882-1963), le « fauve » devenu « cubiste », l’ancien lieutenant du 224e régiment d’infanterie, qui aura été un grand témoin du siècle dernier. Avec dans sa chair le souvenir de ces heures sombres où sans le secours in extremis de brancardiers il serait mort parmi les morts, le 11 mai 1915, à Neuville Saint-Vaast, non loin d’Arras. Tout comme Guillaume Apollinaire, Georges Braque aura subi une trépanation, suivie de deux jours de coma.

       Le vitrail qu’il a réalisé pour cette église de Normandie n’est pas le premier du genre. Sa rencontre avec un père dominicain aura été déterminante pour qu’il s’engage sur le chemin du religieux. Il aura, avant Varengeville, pris part, aux côtés de nombreux autres artistes de grande notoriété, à la décoration de la chapelle de Notre-Dame-de-Toute-Grâce du plateau d’Assy, en Haute-Savoie. Une chapelle aujourd’hui classée monument historique après avoir été au cœur d’une polémique, la « querelle des Arts sacrés ». Au lendemain de la seconde guerre mondiale, il s’est trouvé des représentants du culte qui souhaitent profondément modifier la représentation des dogmes

     

    La lumière de la Paix à travers le vitrail

     

       C’est l’année même où Brassens faisait connaître sa chanson aux paroles supposées « attentatoires » à la mémoire des poilus qu’a été installé dans l’église Saint Valéry de Varengeville le vitrail de L’arbre de Jessé, un motif récurrent dans l’art chrétien représentant l’arbre  généalogique présumé de Jésus à partir de Jessé, père du roi David.

       Ici il ferait bon y être au lever du soleil puisque le vitrail est posé sur une ogive ouvrant sur l’est. Mais, même à une heure plus avancée de la journée, la lumière bleutée qu’il diffuse donne à ce lieu une atmosphère apaisante.

      Cette thématique de L’arbre de Jessé a également inspiré Marc Chagall, artiste peintre d’origine russe, né dans la religion juive. Douze ans après celui de Georges Braque, il livra cette œuvre à la cathédrale de Reims. Mais c’est à Sarrebourg qu’il vous faut aller pour admirer, on ne peut qu’admirer, son sublime tableau de  La Paix ou L’arbre de vie.

     

    La lumière de la Paix à travers le vitrail

     

       De l’ancien couvent des Cordeliers, devenu du fait des guerres qui se sont déroulées entre 1870 et 1945, caserne puis camp de prisonniers, il ne restait que des bâtiments délabrés à la fin des années 1960. Il n’en subsistera, après réfection, que la chapelle, un modeste édifice aujourd’hui passage conseillé pour qui veut se retrouver. Une chapelle dotée d’un  vitrail exceptionnel, d’abord par ses seules dimensions. Encore plus grand que celui que Marc Chagall a réalisé dix ans plus tôt, sur ce même thème, et qui se trouve à New York, au siège de l’ONU.

       Mais ce vitrail, installé dans un lieu aussi petit que la chapelle de Kermouster, a cette capacité de vous subjuguer dès le premier regard. La lumière qu’il irradie vous enveloppe immédiatement. La Paix ou L’arbre de vie. A deux pas de la nécropole des prisonniers de guerre où reposent des milliers de poilus, dont le Kermoustérien Guillaume Turuban. Comment ne pas faire la liaison ?

     

    La lumière de la Paix à travers le vitrail

     

       Sur la colline qui s’élève au nord-ouest de cette ville de Moselle, les croix blanches alignées au cordeau génèrent elles aussi une profonde émotion Marc Chagall, dont les vitraux de la cathédrale Saint-Etienne de Metz  forçaient déjà depuis plusieurs années l’admiration des Mosellans, ne s’est pas limité au travers de cette œuvre à évoquer tel ou tel conflit.

       Au-delà de sa connotation religieuse, La Paix ou L’Arbre de vie, tel l’éclat de la lanterne d’un phare, entend nous faire éviter les récifs du repli sur soi, de l’intolérance, du racisme et de la xénophobie, tous ces ingrédients  qui peuvent nous conduire à nouveau sur le chemin de la guerre

     

     

    La lumière de la Paix à travers le vitrail

     Sur la colline de Mort-Homme

     

    Précédentes mises en ligne 

    Samedi 27  octobre 

     Kermouster dans la Grande Guerre 

     Dimanche 28 octobre 

    1er août 1914: "Ar bresel! Ar Bresel! 

    Lundi 29 octobre 

    Yves Ernot: le "dormeur du val" de Tourteron

    Mardi 30  octobre 

    Hippolyte Ernot: l’ultime crête de Thiepval

    Mercredi 31  octobre  

    Henri Charles Marie Cavan et l’immonde supplice 

    Jeudi 1er novembre 

    Louis Lahaye : l’adieu en Champagne 

    Vendredi 2 novembre 

    Yves Marie Le Cleuziat empoisonné par les gaz  

     Samedi 3 novembre 

    La lettre d'adieu de François Marie Félicien Le Mevel 

     Dimanche 4 novembre 

     Joseph Ernot au bout du chemin du sacrifice 

      Lundi 5 novembre 

     Joseph Guillaume Turuban : le camp, le cimetière, la nécropole

     Mardi 6 novembre 

     Joseph Le Luron au royaume des Immortels

    Mercredi 7 novembre 

    Yves Marie Even : Sanguinis Terra à Chaulnes

    Jeudi 8  novembre 

    Alexandre Auguste Le Blouch : la plage de Naso 

    Vendredi 9 novembre 

    Pierre Garel, la mort sur le Chemin des Dames 

    Samedi 10 novembre 

    Joseph Le Razavet dans la boue des Flandres

    Dimanche 11 novembre 

    François Le Mevel: comme Apollinaire et des millions de grippés

    Lundi 12 novembre 

    L’après 11 novembre de Félicien Le Goaster et  Jean-Marie Ernot

    Mardi 13 novembre 

    Armistice : la Der des Der?

    Mercredi 14 novembre 

     

    La sonnerie du clairon et la sonate du violoncelle


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  •    Voici qu’approche le temps de mettre un terme à cette modeste et très locale contribution à l’histoire. Pour cette avant dernière chronique sur Kermouster dans la Grande Guerre, une digression musicale, parce que lors de cette commémoration du Centenaire, la musique, sous quelque forme que ce soit, aura contribué à renforcer le caractère solennel et la charge émotionnelle de l’événement. Le son d’un clairon qui perce le silence, les cordes d’un violoncelle qui font vibrer l’atmosphère peuvent provoquer autant d’émotion qu’un discours, fût-il le plus en adéquation avec la raison d’être de l’événement.

       J’ai déjà souligné l’impact que provoque chez moi la sonnerie « Aux morts ». Dès les premiers roulements du tambour, dès la première mesure, frisson assuré. Une musique, lente, grave, qui précède le silence. Un morceau de courte durée, mais qui semble arrêter la marche du temps. Une musique qui vous transporte vers cet ailleurs où a régné l’effroi, mais qui force le respect. Cette sonnerie « Aux morts » aucun poilu ne l’a entendue sur le champ de bataille.

        Une sonnerie qui puise son origine sur les champs de bataille qui ont opposé Nordistes et Sudistes lors de la guerre de Sécession aux Etats-Unis. Une sonnerie dont les Anglais auront été les premiers à s’inspirer. Si vous passez un jour, en fin d’après midi par Ypres, cette ville martyre aujourd’hui totalement reconstruite, portez vos pas jusque la porte Menin ! C’est là qu’est interprété chaque soir, depuis 1928, The Last Post, l’équivalent britannique de notre sonnerie aux morts. Hormis les années de la Seconde Guerre mondiale, The Last Post a donné lieu, sur les coups de 20 h, à un cérémonial quotidien. Centenaire passé, tout laisse à penser que les Britanniques vont maintenir cette tradition

     

    La sonnerie du clairon et la sonate du violoncelle

     

       Ce n’est que quatre ans plus tard que le lieutenant-colonel Pierre Dupont (1886-1969), chef de musique de la Garde républicaine,  a composé la sonnerie « Aux morts ».  Cet ancien du 67e régiment d’infanterie répondait à une demande du Général Gouraud, alors gouverneur de Paris, lequel souhaitait que l’on puisse doter l’armée française d’un hymne dégageant une solennité de même teneur que ceux des anglo-saxons. Cette sonnerie sera jouée pour la première fois par la Garde républicaine le 14 juillet 1931, devant l’Arc de triomphe. Les poilus, toujours en vie à cette époque,  ont pu ainsi honorer leurs anciens camarades, avec une note de gravité supplémentaire.

       Mais désormais, le clairon et le tambour ne sont plus les seuls à porter la charge émotionnelle que doit avoir tout rendez-vous de ce type. Et c’est le plus souvent le violoncelle qui est mandaté pour  venir en appui et renforcer la solennité de la cérémonie. 

        Le violoncelle ? J’ai déjà eu l’occasion d’expliquer le pourquoi de ma forte inclination pour cet instrument. C’était au début du mois d’août dernier, dans un commentaire sur le concert d’Aldo Ripoche donné en la chapelle. Ce soir là, ce sont trois des Suites pour violoncelle de Bach qu’il nous a été donné d’apprécier. Je n’y reviens donc pas. Mais s’il est un instrument qui se retrouve rattaché à la page sanglante de la guerre 14 18, c’est bien lui. La bataille qui oppose la France à l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie n’a pas été sans répercussions dans le monde musical.

       Quand il s’éteint, à l’âge de 55 ans, épuisé par une longue lutte contre le cancer, voilà tout juste cent ans (le 28 mars 1918), Claude Debussy en était toujours à craindre que le rouleau compresseur de la musique allemande s’en vienne à écraser la musique française dont il est devenu la figure de proue ; La guerre n’en finit pas !

        Debussy l’impressionniste aura brûlé ce qu’il a adoré. Entre autres, la musique  de Wagner.

        « Je crois que nous paierons cher le droit de ne pas aimer l’art de Richard Strauss et de Schoenberg. Pour Beethoven, on vient de découvrir très heureusement qu’il était flamand ! Quant à Wagner, on va exagérer ! Il conservera la gloire d’avoir ramassé dans une formule des siècles de musique. C’est bien quelque chose et, seul un Allemand pouvait le tenter. Notre tort fut d’essayer pendant trop longtemps de marcher dans son destin » écrit-il en août 1914 à un de ses élèves alors qu’il a quitté Paris pour Angers, les Allemands se trouvant déjà à Compiègne*

        En mars 1915, il affichera publiquement son anti- germanisme à travers un billet publié par le journal L’Intransigeant, sous le titre « Enfin seul » : « Il faut, écrira-t-il, que la fortune de nos armes ait son retentissement dans le prochain chapitre de notre histoire de l’art. Il faut que nous comprenions enfin que la victoire apporte à la conscience musicale française une libération nécessaire. »

        Un propos qui trouve une résonance chez d’autres compositeurs français de l’époque. Le 10 mars 1916 Camille Saint-Saëns, Gustave Charpentier, entre autres, vont jeter les bases de la Ligue nationale  pour la défense de la musique française. Ce à quoi, Maurice Ravel, qui aura toute sa vie conservé une profonde estime pour Debussy, prendra le contre-pied, en s’adressant ainsi à ses confrères :

     « Je ne crois pas que pour la sauvegarde de notre patrimoine artistique national, il faille interdire d'exécuter publiquement en France des œuvres allemandes et autrichiennes contemporaines non tombées dans le domaine public. [...] Il serait même dangereux pour les compositeurs français d'ignorer systématiquement les productions de leurs confrères étrangers et de former ainsi une sorte de coterie nationale : notre art musical, si riche à l'heure actuelle, ne tarderait pas à dégénérer, à s'enfermer en des formules poncives. Il m'importe peu que M. Schönberg, par exemple, soit de nationalité autrichienne. Il n'en est pas moins un musicien de haute valeur, dont les recherches pleines d'intérêt ont eu une influence heureuse sur certains compositeurs alliés, et jusque chez nous. Bien plus, je suis ravi que MM. Bartok, Kodaly et leurs disciples soient hongrois et le manifestent dans leurs œuvres avec tant de saveur. En Allemagne, à part M. Richard Straussnous ne voyons guère que des compositeurs de second ordre dont il serait facile de trouver l'équivalent sans dépasser nos frontières. Mais il est possible que bientôt de jeunes artistes s'y révèlent, qu'il serait intéressant de connaître ici. D'autre part je ne crois pas qu'il soit nécessaire de faire prédominer en France, et de propager à l'étranger toute musique française, quelle qu'en soit la valeur. Vous voyez, Messieurs, que sur bien des points mon opinion est assez différente de la vôtre pour ne pas me permettre l'honneur de figurer parmi vous ». 

       Maurice Ravel, conducteur de camion sur la Voie Sacrée, de santé trop fragile pour pouvoir aller plus avant au front. Ravel, le compositeur qui, comme Debussy et tant d’autres, ont redonné de la couleur à la musique française. Mais Ravel, un homme qui a su, même dans un contexte aussi ravageur, conserver son entier libre arbitre.

       Je ne puis qu’approuver le choix qui a été fait de faire jouer deux de ses œuvres lors des cérémonies ce 11 novembre qui se sont déroulées devant l’Arc de Triomphe. L’incontournable Boléro, que Maurice Ravel, au pupitre, fera jouer à la Garde républicaine en 1931, mais surtout ce 2e mouvement de sa Sonate pour violon et violoncelle, composée en 1920, à la mémoire de Claude Debussy.

      Accompagné, ce dimanche 11 novembre, par le violoniste français Renaud Capuçon, Yo-Yo Ma, le virtuose violoncelliste américain, interprètera, seul, la Sarabande de la Suite n°5 de Jean-Sébastien Bach. Cent ans après l’arrêt des combats, un violoncelle faisait entendre sa voix en chantant les vertus de la réconciliation.

     

    La sonnerie du clairon et la sonate du violoncelle

    .

       Comment, dès lors, ne pas évoquer, dans le cadre de cette narration, les pérégrinations du Poilu, ce violoncelle auquel Maurice Maréchal aura donné ses lettre de noblesse.

        Si vous passez un jour par Ourton, un petit village accroché à une colline, au nord-ouest d’Arras, prenez le temps de venir vous asseoir derrière l’église. C’est ici que le Poilu a fait entendre pour la première fois sa voix, le 28 juin 1915.

        « Avons été à Béthune hier. La ville pleine d’Anglais. Ai essayé le cello le soir avec deux cordes seulement. Il sonne bien. Que dire de cette impression extraordinaire que j’ai eue en jouant le Clair de lune de Werther, dans une cour de ferme, derrière l’église, assis  sur une pierre ; Quelques soldats debout en rond (…) Je crois que vraiment cet étrange biniou sonne bien. Tout le monde me fait des compliments**». Déjà auréolé d’un Premier prix du Conservatoire en 1911, l’agent de liaison du 274e régiment d’infanterie apprécie de pouvoir faire glisser ses doits sur un manche, fut-il taillé, comme le reste de l’instrument, avec des morceaux de porte et d’une caisse de munitions. Allemande ? Peut-être. En tout cas dans un résineux de piètre qualité. Œuvre de deux Territoriaux, charpentiers menuisiers dans le civil.

       Deux camarades qui n’auront pas, comme Maurice Maréchal (1892-1942) la chance de vivre encore bien longtemps. Antoine Pleyen et Charles Plicque, luthiers des circonstances, tomberont face à l’ennemi trois mois plus tard, dans la Somme. Maurice Maréchal et son nouveau compagnon d’infortune auront, quant à eux, la chance de s’en sortir

       Un compagnon d’infortune, mais sans lequel il aurait pu connaître un autre destin. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’a jamais été exposé aux dangers car l’agent de liaison fut, tour à tour, infirmier, brancardier, cycliste ou radio. Mais comme il le reconnaîtra lui-même ce Poilu sorti de je ne sais où lui aura permis de vivre la guerre un peu plus confortablement que ses collègues fantassins

       La raison en est simple : on est venu le chercher, lui et son Poilu, pour compléter une formation de musique de chambre, au début de l’année 1916. Ce sera le quatuor du général Mangin (1866-1925), chef de la 5e division d’infanterie.

     

    La sonnerie du clairon et la sonate du violoncelle

     Coll. Musée de la Guerre, Pays de Maux. Fonds Durosoir

       

       Chef militaire, autant craint que respecté, Charles Mangin appréciait la belle musique. C’est ainsi que le Poilu  fut souvent trimbalé par  monts et par vaux, caché dans un sac à viande, pour s’en venir égayer les soirées que ce général offrait à ses hôtes, à même le grand salon d’un château. Des intermèdes musicaux qui ont eu pour effet d’éloigner Maurice Maréchal et les trois autres musiciens du bruit dissonant des tranchées.

        Mais si les premières notes sorties de ce violoncelle hors norme furent, à Ourton, consacrées à une transposition d’un air d’opéra composé par le français Jules Massenet, le souhait de la Ligue nationale pour la défense de la musique française fut, à chaque fois, mis sous le boisseau. Dans ces salons peuplés de galonnés, les quatre musiciens exécutèrent, à la demande, des musiques  fleurant le romantisme allemand. Tout en cherchant, quand même à défendre le nouveau répertoire français. En 1917, Maurice Maréchal éprouvera la grande satisfaction lors d’une permission de jouer devant Debussy, accompagné André Caplet, son ami pianiste, sa Sonate pour violoncelle et piano, composée en août 1915. L’une de ses toutes dernières œuvres du compositeur.

       Sous chaque militaire, sous chaque compositeur, sous chaque interprète, il y a un homme.  Le virtuosité du violoncelliste n'a d'égal que son extr$eme sensibilité à la condition humaine.. Grand admirateur de Renan, notamment pour sa Vie de Jésus, il se voulait « écrivain de lui-même ». Voici ce qu’il écrivait dans l’un de ses carnets de guerre, alors qu’il se trouvait sur le ravin de la Caillette, près de Verdun, le 19 avril 1916 :

     

    « Effondrés dans un coin, hébétés de souffrance,

    Avec des os brisés, sous des liges. Sanglants,

    Ce sont des loques grises empoisonnant le rance,

    Des visages de terre avec des yeux brillants,

    Nulle pitié autour d’eux, pas un mot de tendresse,

    Aucun des soins touchants qu’on prodigue aux blessés.

    Pourtant si vous saviez quel enfant en détresse

    Devient celui qui souffre et qu’il faudrait bercer.

    Nous sommes bien éloignés de la bonté parfaite.

    Sans doute est-ce justice de haïr l’ennemi,

    Mais par le sang qui coule sont lavées toutes dettes.

    Français, pour le blessé, il est beau d’être ami. »

     

       Des vers pour exprimer sa compassion pour les soldats allemands qui se meurent sous ses yeux, sans que quiconque s’attarde sur leur sort.

      Démobilisé en 1919, Maurice Maréchal pourra alors reprendre une carrière qui va le conduire au sommet de la célébrité, mais bien évidemment, sans demander à son Poilu, quelque peu exténué par tant de chaos, de continuer le service.

        Ce dernier sur lequel sont gravés les noms de Pétain, Joffre, Foch, Gouraud et Mangin sommeille désormais dans une vitrine du Musée de la musique à Paris. Aux côtés de deux violons. L’un construit dans les tranchées des Vosges alsaciennes en 1916, à partir d’une boîte de madeleines de Commercy, d’une peau de chèvre et d’un couteau de poche. L’archet a été réalisé avec les crins de la queue de cheval du colonel du 152e régiment d’infanterie, le régiment du violoncelliste René Moreau (1883-xxxx). L’autre est sorti des mains du soldat allemand Curt Oltzscher, détenu prisonnier à Romans, dans la Drôme.

       Bien que mis à la retraite depuis un siècle, le Poilu n’en continue pas moins de faire entendre sa voix, par réplique interposée où ne figurent plus les noms des généraux. Emmanuelle Bertrand, l’une des grandes figures de la scène internationale, a construit un spectacle autour de l’histoire de ce Poilu en bois, « Le violoncelle et la guerre ». Tour à tour, les comédiens Christophe Malavoy, Didier Sandre et François Marthouret prêtent leur voix aux écrits des carnets de guerre de Maurice Maréchal sur un fond musical qui réunit des compositeurs de toutes origines.

       Si la musique a le pouvoir d’adoucir les mœurs, comme le laisse entendre cette maxime que l’on prête à Aristote, espérons que ce Poilu de la Grande Guerre restera seul au monde ! 

     

    Suite et fin

     

     La lumière de la paix à travers le vitrail

     

     


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  •  Armistice : la Der des Der ?   

     

       Heureux les ubiquistes ! Heureux ceux qui ont pu, en cette  journée de commémoration du Centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918, être présents simultanément dans plusieurs lieux à la fois, là où il fallait être  pour un nouvel hommage, peut-être le dernier rendu avec une telle solennité. Ce don d’ubiquité, je ne l’ai pas. J’imagine aisément que je ne constitue pas un cas d’espèce.

       Ce dimanche, en effet, il nous a fallu faire un choix. La chapelle de Kermouster ou le square du souvenir au centre bourg ? Et pourquoi pas, devant l’écran de la télévision ?

      En décidant de sciner la commémoration en deux, la municipalité nous a placés devant un dilemme, un choix quasiment cornélien puisque les deux cérémonies se tenaient simultanément. Le en même temps a parfois ses limites.

       Ce choix je l’ai fait, non sans regret, car il aurait été bon d’être au bourg  pour entendre de jeunes adolescents évoquer les noms  de leurs anciens, morts voilà plus d’un siècle. Pour ce que symbolisait leur participation.

       Il aurait été certainement préférable, même si nous en avons déjà publié un extrait, de pouvoir écouter l’arrière arrière petite fille de François Marie Félicien Le Mevel nous lire la lettre que ce Kermoustérien a écrite deux jours avant de tomber « au champ d’honneur ». Elle n’oubliera jamais cet instant. Nous n’oublierons pas cette lettre.

       Quel que soit notre regret de n’avoir pas pu être là, c'est bien qu’ils aient été associés à cette journée nationale du souvenir. Non pas pour qu’on leur  parle de batailles « héroïques », mais pour qu’ils se persuadent, à leur tour, que leur avenir passe par le chemin de la Paix.

     

    Armistice : la Der des Der ?   

     

       Cela s’est fait dans de nombreuses communes de France, mais à Kermouster nous nous sommes retrouvés essentiellement entre « vieux qui ont de l’âge ». Entre gens qui ont grandi à une époque encore nourrie par la haine ancestrale entre l’Allemagne et la France. Que de chemin parcouru depuis lors. Mais que de chemin à parcourir encore pour que nous puissions aller encore plus loin, ensemble, avec les autres, avec tous les autres. Tous les obstacles ne sont malheureusement pas levés. Ces jeunes portent désormais notre espoir de voir leur avenir se sortir du guêpier dans lequel nous sommes présentement englués.

        Du message que notre jeune Président de la République nous a adressé, via Loïc Cordon, Premier adjoint,, retenons ne serait-ce qu’un mot : vigilance ! Qu’importe le regard que vous portez sur sa manière de conduire le char de l’état. Donnons lui quitus !  Pour s’être positionné, tout au long de la semaine dernière, par le geste et par le mot, comme un lanceur d’alerte. Oui ! Cette paix, à laquelle nous aspirons tous, est précaire.

        Les vétérans de la Grande Guerre sont tous morts. Ceux qui ont survécu à ces années de feu et de sang ont rejoint dans la terre leurs anciens compagnons d’arme. Nous qui nous sommes rassemblés dans la chapelle, pour honorer la mémoire des 14 kermoustériens qui n’ont pas eu l’heur de revoir son clocher et, au-delà de leurs seules personnes, à toutes les victimes de cette « boucherie », n’avons pas tous un souvenir très précis de nos propres grands pères. Même de ceux qui ont survécu.

       Il faut dire que, pour le plus grand nombre, les années qui ont suivi l’épouvante ont été celles de cauchemars incessants. Quand ils sont revenus au pays, ils étaient presque tous « méconnaissables ». Souvent gravement blessés, mais tous brisés de l’intérieur. Comment raconter l’indicible ? Quand le poilu y arrivait, le plus souvent les larmes lui perlaient aux paupières.

       Je n’ai jamais vu mes grands pères pleurer. Et pour cause, ils étaient déjà morts quand j’ai ouvert les yeux sur ce monde qu’il allait falloir appréhender. Nous sommes, par la force du temps, les derniers dépositaires de ce passé douloureux. Et notre mémoire vacille !

     

    Armistice : la Der des Der ?   

     

       Autant l’avouer, il m’en aura fallu du temps pour donner tout son sens à ces regroupements systématiques devant le monument aux morts. Un exercice obligé, en costume du dimanche, col de chemise amidonné, chaussures cirées.

       Que de fois il aura fallu taire un fou rire devant ce qui s’apparentait à un spectacle de marionnettes, rythmé par le balancement de drapeaux à la toile empesée par les dorures d’un temps révolu.

       Qu’ils étaient drôles ces vieux messieurs qui avaient l’âge qui est le mien aujourd’hui ! Oui qu’ils étaient drôles avec leurs bérets rouges, noirs, verts, bleus, ou leurs calots posés de guingois sur des couronnes de cheveux blancs.

      Qu’il était long et inaudible ce discours nous racontant une histoire d’un autre temps, mais qu’il fallait écouter pieusement, en tout cas faire semblant d’écouter pour éviter la réprimande paternelle, de retour à la maison.

       Il n’y a guère que la sonnerie aux morts qui m’aura fait vibrer à l’unisson. Et c’est toujours le cas !

      Je veux croire que ces jeunes, dont j’avais l'âge à l’époque, sont mieux à même de comprendre le sens de cette cérémonie à laquelle ils ont prêté leur voix.

       Ces considérations faites, je me dois de  reconnaître que la décision de la municipalité a été aussi celle du cœur. Pour le moins, une délicate attention.

       Je ne vais pas ici citer les noms de celles et ceux qui n’auraient pas compris que le hameau ne puisse pas  être pleinement associé à l’heure où toutes les cloches des environs se sont mises à sonner. A chacun sa cathédrale !

     

    Armistice : la Der des Der ?   

     

       Kermouster, bien que rattaché à Lézardrieux depuis la Révolution, était encore un vrai village quand tout ce qui constituait alors sa force vive a dû aller défendre le pays. Un village avec sa chapelle, son école, ses bistrots, son épicerie et, bien sûr, toutes ces fermes abritant, avant et dans l’immédiate après guerre,  des familles nombreuses. Des familles, par nature proches les unes des autres, qui sortiront, comme tant d’autres à travers ce vaste monde, éprouvées par trop de douleur.

       Il suffit de franchir le portail du cimetière pour mesurer l’impact qu’ont pu avoir ces toutes premières années de guerre sur le village. Les corps des morts sur le champ de bataille n’y sont pas, mais ceux de leurs frères, de leurs sœurs, de leurs neveux et nièces, voire de leurs propres enfants si tant est qu’ils ont eu la possibilité de donner la vie,  y demeurent.

       De dalle en dalle, c’est un enchevêtrement de noms. Les racines des Kermoustériens de souche ont d’abord été tronc commun. On grandissait et se mariait à même l’endroit de sa naissance. Ici comme dans toutes les campagnes.

       De ce passé commun il ne reste plus que quelques vestiges, disséminés au fil de l’arborescence. Ici, quelques écrits et des photos jaunies, là des médailles et un petit étui tiré d’un fût d’obus. Autant dire, pas grand-chose. En tout cas pas suffisamment porté à notre connaissance pour avoir pu donner plus de consistance à la narration de ces quinze derniers jours.

     

    Armistice : la Der des Der ?   

     

       En vous proposant ce retour en arrière, j’ai voulu composer avec un pressentiment. Si on ne peut que saluer tout ce qui a été fait pour donner à ce Centenaire gravité et solennité, tout laisse à penser que nous avons, ensemble, bouclé un grand chapitre de notre histoire. Grande va être la tentation de passer à autre chose.

       « Les morts n’ont pas le droit d’immobiliser les vivants ». C’est ce qu’a dit, samedi matin, Mona Ozouf, lors d’un entretien portant sur un sujet n’ayant aucun rapport avec la célébration de l’armistice. Cette historienne de renom, dont ne dira jamais assez combien elle nous aide à mieux nous comprendre, était, ce jour là, l’invitée de France Culture. Elle y défendait la mémoire d’une romancière britannique, George Elliot (1819-1880), dont j’ignorais l’existence jusqu’à ce jour.

       Cette phrase est donc sortie de son contexte, mais elle sonne juste par ces temps de commémorations. Car je n’oublie pas que ce mardi, il nous fallait aussi penser à toutes les victimes des terribles attentats du 13 novembre 2015. La bête immonde du fanatisme et de l’obscurantisme venait une nouvelle fois de frapper. Arriverons nous à lui tordre le cou ? 

       A ces morts, comme à ceux de la Grande Guerre, nous devons un respect éternel. Il nous faut conserver leur souvenir, d’une façon ou d’une autre, mais, malgré tout, se remettre en marche pour que le « plus jamais ça » soit enfin devenu irréversible.

       « Plus jamais ça ! » « La Der des Der ! ». C’est ce qu’espéraient celles et ceux qui étaient sortis vivants du chaudron des années 1914-1918. La petite plaque qui rappelle la mort d’Edouard Petibon, en mars 1940, à Mers El Kebir, accrochée en dessous de celle des 14 victimes de la Grande Guerre, est là pour nous rappeler que cet espoir n’aura été qu’un vœu pieux. Les blockhaus qui se cachent sous la verdure de l’île à bois, aussi. Vigilance ! Vigilance !

       La pitoyable prestation que nous a infligé Donald Trump lors de son passage à Paris nous montre bien que, même dans nos sociétés occidentales, dites civilisées, nous pouvons porter au pouvoir des pitres qui n’ont que faire des leçons de l’histoire, des va t’en guerre qui pensent ainsi devenir des personnages historiques mais, qui pour l’heure, n’ont aucune conscience des risques qu’ils font courir à leur propre peuple. Qui joue avec le feu, se brûle !

        La Paix ? Ce n’est donc pas, hélas, pour demain. Il y a tant d’autres armistices qui se font attendre.

     

    Armistice : la Der des Der ?   

     

       Ayant eu recours, pour densifier mon propos, aux écrits d’écrivains ayant, eux aussi, connu la peur et l’angoisse des tranchées, je me dois de conclure ce billet en évoquant un auteur d’une autre génération, Tomi Ungerer, dont je n’avais pas encore pris le temps d’apprécier l’humour empreint de sagesse. C’est un voisin bien intentionné qui m’a conseillé de lire son tout dernier bouquin, publié* en avril dernier Ni oui ni non, c’est son titre, recense 100 questions philosophiques d’enfants. Dont celle-ci : « Qu’est-ce qu’on gagne quand on a gagné la guerre ? » Question posée par Eric, un garçon de 7 ans.

       J’espère que cet auteur Français et Alsacien, né à Strasbourg, qui fêtera ce 28 novembre 2018 son 87e anniversaire, ne m’en voudra pas de publier, sans lui en avoir demandé l’autorisation  la réponse qu’il apporte à cette question. Ni le dessin qui  l’illustre. Il y en a 99 autres à découvrir.

        « On peut, répond Tomi Ungerer, gagner des batailles, mais on ne peut pas gagner une guerre. C’est pour les deux adversaires un énorme gâchis, tant par la destruction que par les pertes cruelles de victimes innocentes.

       Chaque guerre engendre un sentiment de vengeance chez les vaincus, nourri par l’arrogance des vainqueurs ; une fois terminée, elle annonce déjà la prochaine. La victoire ne s’est jamais faite en chantant.

       En tant qu’Alsacien, coincé entre l’Allemagne et la France. J’ai connu deux défaites. Après la drôle de guerre, en 1940, les Allemands ont occupé l’Alsace et nous ont interdit de parler français. En 1945, les Français ont repris l’Alsace et il fut interdit de parler un seul mot d’allemand ou d’alsacien. Combien d’entre nous ont dû se battre sous l’uniforme français, puis allemand, puis français, enrôlés de force !

      Et pourtant, nous avons vécu un miracle : jamais, dans l’histoire du monde, il n’y a eu une réconciliation aussi rapide que celle des Français et des Allemands, deux peuples qui s’étaient pourtant massacrés sur des générations et des générations. Cet exemple n’est hélas ! pas près de se répéter. C’est l’un des rares cas où une guerre terrible aboutit à une réconciliation entre deux peuples.

       Quant à moi, je hais la haine. »

       Puisse un tel propos trouver un écho chez tous ces jeunes qui ont prêté leur concours à cette commémoration de l’armistice. La Der des Der ? Du moins sous cette forme.

       Ce dimanche 11 novembre 2018, l’un dans les bras de Mickaël Berthou, son père, l’autre dans sa poussette canne, Gabin et Emilien, les arrière arrière petits fils de Charles Perrot, l’arrière grand père de leur maman Aurélie, auront été tous deux, pour Kermouster, les représentants d’un monde en devenir. Un jour, pas si lointain que ça,  ils pourront dire j’y étais. De ce centenaire ils auront alors peut-être conservé cette image sonore, celle d’une corde que l’on tire pour faire sonner la cloche. La cloche  de cette chapelle où ils ont été baptisés.

        On ne peut que leur souhaiter d’être les acteurs d’un monde meilleur.

     

       *  Editions « L’école des loisirs »

     

     

    A suivre

     La sonnerie du clairon, la sonate du violoncelle

     

     


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  •    Lundi 11 novembre 1918. Le ciel est couvert. Il ne faisait pas chaud à l’heure de la traite. Chacun vaque à ses occupations quand soudain, sur les coups de 11 h,  les cloches des alentours se mettent à sonner. Il n’en faut pas plus pour comprendre que cette fois la guerre est finie. Depuis une semaine le mot armistice a été dans toutes les conversations. Au cœur des prières, la veille. Armistice ! Le mot n’est guère d’usage en breton. A Kermouster, sur la place du Crec’h, devant l’école, on crie plutôt « Trec’h ! Trec’h » ou « Ar peuc’h ! Ar peuc’h ! ». « Victoire ! ». « La paix ! ». Sans plus attendre, les charrettes sortent de la grange. Il faut aller au bourg, à Lanmodez, à Lézardrieux, pour en savoir un peu plus. Pour s’assurer qu’on ne rêve pas. Si! Si ! Il n’y a plus de doute, on en a fini avec cette guerre. L’Allemand, le Bosche n’a eu que ce qu’il méritait. Les morts sont vengés. Enfin !

       C’est ce qui a dû vraisemblablement se dire et se passer ce jour là. Vraisemblablement, car il ne reste aucune trace écrite, dans le hameau, de cette journée ô combien mémorable. La cloche de la chapelle n’aura certainement pas  tardé à joindre son chant à celles des autres villages. La cloche ! C’est ce qu’on a de mieux sous la main pour clamer sa joie. On peut même penser que les bateaux qui transitaient, à ce moment là, dans l’estuaire du Trieux, ont fait sonner la corne de brume.

       Ce lundi 11 novembre 1918 aura été à Kermouster, comme dans tout le pays, un jour de liesse, même si remontera simultanément le souvenir douloureux de ces jours où l’on a vu venir le maire annoncer la mort d’un fils, d’un mari, d’un père. Mais il y avait aussi l’espoir de voir enfin revenir ces autres pères, fils ou oncles encore sous les drapeaux. Eux, ils ont eu la chance de ne pas tomber au champ d’honneur. Bravo aux vainqueurs ! L’anticyclone qui régnait au dessus des champs a soulevé un vent de fierté. La guerre était finie ! Bien finie ?

        C’est de cela qu’on est alors persuadé. L’heure n’est pas à discourir sur le sens de ce mot armistice qui sort tout droit du jargon militaire. Non ! C’est bien d’une victoire qu’il s’agit.

        « Chère sœur.

    Mille souhaits et bons souvenirs d’Alsace. En route pour (…), grisé par l’accueil enthousiastmé des habitants les troupes françaises. Guirlandes, drapeaux, bals et chants français, en notre honneur.

    Enfin, c’est le jour de gloire si longtemps espéré. Le bonjour des camarades indiqués en attendant la revoyure.

    Par ailleurs pas d’extra. La neige blanchit les hautes cimes de ces contrées. Froid vif.

    Cordialement à vous. »

        A Hirson, au cœur de la Thiérache, un terroir que se partagent cette région du nord-est avec les provinces belges de Hainaut et de Namur, Félicien Le Goaster se contrefiche pas mal du temps qu’il fait. C’est ce que laisse à penser ces quelques mots couchés au dos d’une carte postale qu’il adresse à sa sœur Pauline Bastard, huit jours après avoir appris que l’ennemi en appelait au cessez-le-feu..

       Pour le soldat du 248e régiment d’infanterie, celui des frères Yves et Hippolyte Ernot et de Yves Marie Le Cleuziat, morts au champ d’honneur, l’armistice ne va pas cependant changer grand-chose  à l’ordinaire, si ce n’est que maintenant on a la quasi certitude d’en avoir fini définitivement avec la guerre. Pouvoir embrasser la famille, ce sera donc pour plus tard. Après Noël ?  Au début de l’année prochaine ?

    L’après 11 novembre de Félicien Le Goaster et  Jean-Marie Ernot

     

       En effet, ce n’est pas demain qu’il va quitter cet uniforme qu’il a endossé dès le début du conflit. Lors du recrutement, c’est derrière le drapeau du 271e régiment d’infanterie qu’il lui a fallu marcher au pas. Quand il adresse des nouvelles à sa sœur de Kermouster le 5 mars 1915, son régiment est en Champagne.

       « Pierre Breton, le beau-frère de Fernand est blessé depuis quelques jours et tous ses camarades envient son sort tant on a hâte de se tirer de la mêlée. Rien de grave pour lui. De tous côtés arrivent des troupes à Suippes et dans les environs et l’on dit que le (…) prochain sera le grand coup (...) Je crois que nous serons mis en réserve et d’autres poursuivront notre tâche. Hier j’ai vu. J.M. B.... pour la 2e fois. Il n’est pas souvent sous le feu ennemi étant pour notre ravitaillement Je crois que l’on a commencé à semer les patates. Le temps est beau depuis 3 jours ici. Suis toujours en bonne santé et vous crois de même. Pas d’autres nouvelles pour le moment »

       C’est dans le secteur du bois Sabot que le 271 e RI va alors perdre 500 hommes. En juin 1916, lé régiment sera dissous. Certains soldats rejoindront le 247e RI. Pour Félicien, ce sera le 248e

       Depuis le 13 novembre 1918, le régiment est cantonné de l’autre côté de la frontière, au sud de Chimay. Mais il ne va y rester que très peu de temps, jusqu’à ce que tombe l’ordre du retour en France

       Ecrite le 11 décembre et expédiée de Fegersheim, au sud–est de Strasbourg, la nouvelle carte qu’apporte le facteur à Pauline Le Bastard montre bien que son frère a pleinement recouvré la confiance

       « En bonne santé, soyez de même.

    Je viens de renter de Strasbourg où nous avons fait le service d’ordre. Le 22 novembre on y avait défilé (…) Ces bons Alsaciens débordent de joie de se retrouver des nôtres.

    Beaucoup causent nôtre langue en ville. Ailleurs on nous comprend cuîk. Je crois qu’on ne tardera pas à rentrer au-delà des Vosges pour que d’autres viennent voir ce pays. »

     

    L’après 11 novembre de Félicien Le Goaster et  Jean-Marie Ernot

       

       L’avant-veille, Strasbourg avait accueilli Raymond Poincaré, le Président de la République, et Georges Clemenceau, le Président du Conseil. Une ville totalement apaisée après les temps agités de début novembre.

        Depuis la mi-octobre, l’imminence de la défaite des Allemands étant apparemment irréversible,  Rudolf Schwander, le statthalter (gouverneur) de Strasbourg militait pour que le parlement régional devienne état fédéré, mais le 10 novembre, veille de l’armistice, le gouverneur  a été renversé. Une grande confusion va alors régner dans la capitale alsacienne La grande vague révolutionnaire qui s’était levée, une semaine auparavant,  après la mutinerie des marins allemands, à Kiel, a balayé tout le pays, y compris jusqu’aux rives du Rhin. On a vu apparaître des soviets révolutionnaires, soldats et ouvriers au coude à coude. Le 13 novembre le drapeau rouge aura flotté  sur la cathédrale de Strasbourg. Mais sitôt les troupes allemandes évacuées, le mouvement révolutionnaire s’est essoufflé aussi vite qu’il avait surgi.

        La carte que Pauline Le Bastard va recevoir peu de temps avant Noël n’évoque en rien ces turbulences. Ce n’est d’ailleurs pas ce genre d’information que l’état-major s’amuse à divulguer. Cette fois, Félicien Le Goaster a la fierté d’annoncer à sa sœur que le 248e régiment d’infanterie a reçu sa fourragère aux couleurs de la Croix de guerre. Et c’est à Strasbourg que son régiment a reçu cette distinction. Des mains du général de Castelnau. Un événement qui a été  immédiatement imprimé sur carte postale. Ce qui permet cette précision à Félicien Le Goaster : « Au fond, en avant de sa troupe, le colonel Marchand, le commandant du régiment

     

    L’après 11 novembre de Félicien Le Goaster et  Jean-Marie Ernot

       

       C’est pour avoir, sous le commandement de ce lieutenant colonel, enlevé une position ennemie, le 9 juillet 1916, repoussé l’ennemi du côté de Montdidier, dans la Somme, début juin 1918 puis, montré une « ténacité héroïque » du 11 au 14 octobre, forçant ainsi le passage de l’Oise, que le 248e RI a reçu cet honneur. Pour le breton de Kermouster, qu’importe s’il ne « pige que couic » au parler des Alsaciens, il sait déjà qu’il n’oubliera jamais cette région redevenue française.  La famille aura conservé précieusement cette carte ô combien symbolique d’un petit militaire embrassant sur la joue une jolie petite alsacienne.

     

    L’après 11 novembre de Félicien Le Goaster et  Jean-Marie Ernot

     

        C’est également en Alsace que Jean-Marie Ernot, le plus jeune des frères Ernot aura entendu les cloches sonnant à la volée l’armistice. Son régiment, le régiment d’infanterie coloniale du Maroc venait de connaître un dernier succès lui valant double fourragère, de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre. En Argonne.

     

    L’après 11 novembre de Félicien Le Goaster et  Jean-Marie Ernot

       

       Mobilisé à la fin décembre 1914, Jean-Marie Ernot aura passé deux années au  Maroc, au sein de la coloniale. Car là-bas, dans ce pays du Maghreb,  protectorat français depuis 1912, la France a également besoin d’une armée pour défendre ses propres intérêts. Le général Lyautey n’aura eu de cesse de le rappeler. La soumission totale des Marocains est loin d’être acquise  

       Mais à partir de  janvier 1918, c’est en France que Jean-Marie Ernot va s’en venir combattre. Dix mois ont passé quand avec ses camarades du 7e bataillon il découvre le Rhin, à la poursuite d’un ennemi qui vient de perdre la face.

        Ce 11 novembre 1918, à Kermouster, on aurait aimé avoir déjà retrouvé tous ces jeunes gars ayant survécu à l’enfer. Mais il  faudra encore  ronger son frein d’impatience.

      Ce n’est que le 18 avril 1919 que Jean Marie Ernot sera démobilisé, après un ultime transfert par le dépôt démobilisateur du Génie de Rennes. Il aura la joie d’y retrouver ses frères Guillaume et François et ses quatre sœurs. Comme eux et comme elles il ne pourra que déplorer que trois de ses aînés ainsi que le mari de Marie Louise, Alexandre Le Blouch, n’aient pas eu eux aussi cette chance..

       Chez les Le Goaster, outre Félicien, on ne pourra que se réjouir de retrouver la famille au complet, Arsène, Arthur et François Bastard, le beau-frère, mari de Pauline étant revenus sain et sauf. Mais portant en eux une souffrance indicible. On ne sort pas totalement indemne d’un enfer.

     

     A suivre 

     Armistice : la Der des Der ?

     

     

     


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  •   La grippe ! Dite, espagnole ! Parce que l’Espagne, pays neutre pendant la guerre, ne cacha pas l’extrême dangerosité d’un virus qui venait de faire sa mutation aux Etats-Unis, à l’orée de l’automne de 1918. Dès la fin de l’été, les cas mortels se sont multipliés dans la région de Boston. Le virus va, dès lors,  lui aussi entrer en guerre. En conquérant impitoyable. Est-ce ce virus qui a frappé Joseph Marie Le Briand, matelot de la division de patrouilles en Manche de Lézardrieux ? Il s’est éteint le 3 septembre à l’hôpital de Brest. Officiellement, suite à une grippe.

       Depuis presque un an déjà, depuis le 12 novembre 1917, le port de Brest, comme celui de Saint-Nazaire, est devenu une tête de pont pour l’armée américaine. L’entrée en guerre des Etats-Unis remonte au 6 avril de cette année. Un vaste camp militaire a été installé, pour les boys, à Pontanezen, un camp pouvant accueillir à lui seul 110000 hommes. A chaque voyage, le SS Léviathan, alors considéré comme le plus grand steamer du monde, aura débarqué quelque 10000 soldats Un renfort qui va incontestablement peser sur l’issue du conflit. Mais le  8 octobre 1918, on recensait alors dans ce seul camp de Pontanézen, 12000 malades et le décès de 250 soldats en une seule journée. On comptabilisera plus de 1000 morts en France, durant cette première semaine d’octobre.

     

    François Le Mevel : comme Apollinaire et des millions de grippés

     Affiche illustrée par Charles Saunier (1917)

       

       Le virus ne fait pas le tri entre les militaires et les civils. Il se propage irrésistiblement, ajoutant des morts aux morts. Mais pas question en France d’ajouter de l’angoisse à l’angoisse. La victoire n’est pas encore acquise. La censure veille encore. Les grands journaux se sont mis au diapason. Il faut préserver le moral de ceux qui sont au front. Même si, déjà, on enregistre les premiers signes de la débandade dans le camp des adversaires.

      Le 29 septembre, les Bulgares, épuisés et vaincus, ont jeté l’éponge. Ils ont signé le premier armistice, à Thessalonique. C’est le général français Louis Franchet d’Espérey qui a eu l’honneur d’y représenter les forces de la Triple Entente.

       Deux jours après les Bulgares, ce sont les Turcs qui ont apposé leur signature sur le document annonçant l’armistice. A nouveau en Grèce, sur l’île de Lenmos, en mer Egée. Les Alliés ont aussitôt franchi le Bosphore et occupent Constantinople.

       Le 3 novembre, c’est le grand allié de l’Allemagne, l’Autriche Hongrie, qui s’incline à son tour. Elle appelle à cesser le combat immédiatement. La signature de ce nouvel armistice se fera dans une villa, la Villa Guisti, alors siège de l’état-major italien, dans le faubourg de Padoue.

      Mais l’armistice aura véritablement eu le goût de la victoire, huit jours après . La France tenait enfin sa revanche. Un armistice, c'est un vainqueur et un vaincu. Le 26 janvier 1871, la France se rangeait aux conditions de l'armée prussienne. Par le traité de Francfort, du 10 mai 1971, l'Alsace et une partie de la Lorraine tombaient dans l'escarcelle du vainqueur. Ce 11 novembre 1918, l'affront vient d'être lavé.

       Dans un wagon à Rethondes, en lisière d’une futaie de la forêt de Compiègne, après six jours d’âpres tergiversations, les chefs militaires allemands ont fini par se rendre au principe de réalité. Ils ne sont plus en mesure de continuer le combat. Même à Berlin, ce sont des exclamations de joie qui vont accueillir la nouvelle.

       Enfin une bonne, très bonne nouvelle. Mais comme le fera remarquer, au soir de cette journée historique, le Président du Conseil Georges Clemenceau au général Mordacq, chef de son cabinet militaire : « Nous avons gagné la guerre et non sans peine. Maintenant il va falloir gagner la paix, et ce sera peut-être plus difficile ».

      Celui qu'on appelait ‘Le Tigre »  va dès lors être surnommé « Père  la Victoire ». Il fera, ce jour là, preuve de lucidité. Mais cette lucidité ne va pas tarder à lui faire défaut puisqu' il va aussitôt engager l’armée et la marine françaises dans un nouveau combat. Clémenceau décide de soutenir les Russes « blancs » qui se battent contre les Bolcheviks, lesquels ont déjà largement la main mise sur l'empire du Tsar. Ce sera l’échec, ponctué par une mutinerie d’une partie des marins en Mer Noire. A l’hostilité de la population russe est venue s’ajouter la lassitude des équipages. L’impréparation de cette bataille, engagée, qui plus est, sans concertation avec les Alliés, a fait le reste. Les marins les plus politisés seront à la manœuvre, convaincus, quant à eux,  du bien fondé  des idées des révolutionnaires russes. A l’heure de l’armistice un monde nouveau est en pleine gestation.

      Mais cet épisode qui va marquer l’histoire de la Marine  n’aura en rien concerné François Le Mével. Le  marin du cuirassé Paris est la dernière victime de la Grande Guerre ayant Kermouster pour port d’attache.

      Vendredi 14 févier 1919. Alors qu’à Paris la Conférence de la Paix vient d’accoucher d’un texte finalisant le projet de création d’une Société des Nations, François Le Mevel, fils de Jean René Le Mevel, gardien de phare* et de Jenny Le Roy,  rend le dernier soupir dans un hôpital de Croatie, à Pula. Victime à son tour de la pandémie. La grippe se fiche des frontières. Il y a un mois, jour pour jour, le conseil municipal de Lézardrieux, que préside alors Paul Le Troadec,  avait tenu une séance extraordinaire pour complimenter l’intelligence et le dévouement avec lesquels le médecin de la marine René Bardoul a dispensé des soins à la population civile, de septembre 1918 à janvier 1919. C’est dans un hôpital situé à des milliers kilomètres de son pays natal que l’on aura tenté d’éviter le pire pour François Le Mevel. En vain !  

     

    François Le Mevel : comme Apollinaire et des millions de grippés

     

       Pula, un port de l’Adriatique, situé à la pointe de la province de l’Istrie. C’est ici que la marine austro-hongroise avait installé son service hydrographique. La Croatie faisait alors partie de l’empire austro hongrois et Pula lui offrait un débouché sur la mer. C’est devant ce port qu’est venu s’ancrer le cuirassé Paris, le 12 décembre dernier. Mission : superviser la reddition de la flotte austro-hongroise. Le Paris, troisième unité de la classe Courbet, est l’un des premiers dreadnoughts construits pour la Marine française. Dreardnouht pour « qui n’a peur de rien ».

      La peur a-t-elle été absente, à bord, tout au long de ces dernières semaines, alors que les belligérants d’hier travaillaient à la mise au point d’un accord final ? Le feu vert pour la création de la Société des Nations ne fait en rien oublier que  les négociations achoppent sur le texte qui doit mettre fin officiellement à la guerre entre l’Allemagne et les Alliés. Il convient de ne pas baisser la garde même si la menace sous-marine n’est plus aussi prégnante.

       L’Adriatique n’aura pas été un front majeur de la guerre. La marine austro-hongroise aura plutôt cherché à éviter l’affrontement direct, optant pour une guerre de guérilla, en privilégiant l’arme des  sous-marins et la pose des mines. L’Amirauté française se sera alors contentée de bloquer le détroit d’Otrante. De fait, c’est à terre que s’est jouée l’issue de la bataille, l’armée d’Orient étant venue à bout de la résistance ennemie. En France, la presse de ce 14 février 1919  laisse entendre que l’Allemagne aurait 10 jours pour exécuter les clauses de l’Armistice. Le traité de Versailles ne sera finalement signé que le 28 juin 1919, date d’anniversaire de l’attentat de Sarajevo, l’étincelle qui a mis le feu aux poudres.

      François Le Mevel connaissait peut-être Célestin François Marie Fraval, brigadier du 204e régiment d’artillerie de campagne, un Lézardrivien tout comme lui, d’un an plus jeune, qui est décédé, lui aussi dans un lit d’hôpital,  le 6 octobre dernier, à Korytza, en Albanie, suite à une maladie « imputable au service .». La grippe ?

      Avant qu’il ne découvre Pula, son amphithéâtre romain et son impressionnant cimetière marin, le quartier maître canonnier du Paris aura peut-être apprécié de naviguer dans les parages de l’île de Corfou. Alors informé que la guerre allait enfin prendre fin, il pouvait caresser l’espoir d’un retour au pays. Il était loin de s’imaginer que « la tueuse », comme on va appeler cette grippe, allait lui ôter définitivement cet espoir.

     

    François Le Mevel : comme Apollinaire et des millions de grippés

     La Famille (1918), dernier tableau du peintre autrichien Egon Schiele**, mort de la grippe espagnole

     

       On ne s’accorde toujours pas sur le nombre de victimes que cette pandémie de grippe  a engendré. Entre 50 et 100 millions, selon certaines sources. Pour d’autres, la fourchette s’établirait entre 20 et 30 millions, ce qui n’en constitue pas moins un chiffre supérieur à celui du nombre de morts civils et militaires, du seul fait de la guerre. On l’évalue à 18, 6 millions de morts, 9,7 millions côté militaires, 8,9 millions côté civils. 14 18 ? Une page doublement sombre pour l’humanité.

       De ce flot qui a emporté le marin breton vers les rives de l’au-delà émerge un nom, celui d’un poète dont la mort, deux jours avant la signature de l’arrêt des combats dans le wagon de Rethondes, n’aura laissé personne indifférent, même ceux qui n’avaient jamais pu ou su apprécier la force de sa plume. Guillaume Apollinaire a, lui aussi, été la proie de ce virus infernal.  Il est devenu en quelque sorte le symbole de cette pandémie. Un symbole d’autant plus accepté que ce poète, surgi de nulle part, n’avait guère hésité, dès le déclenchement de la guerre, à s’engager.

       De lui, on retenait déjà l’image de celui qui avait tenu à aller au combat bien que n’ayant toujours pas acquis la nationalité française. Guillaume Apollinaire, Guglielmo Alberto Wladimiro Alessandro Apollinare de Kostrowitzsky de son vrai nom, était alors considéré comme sujet russe, bien que né à Rome, de père inconnu, mais de mère polonaise.  La Pologne était alors inféodée à l’empire russe. Cette nationalité, il venait tout juste de l’obtenir quand un obus a éclaté  dans le milieu de l’après-midi, le 17 mars 1916. Son régiment, le 96e régiment d’infanterie, est alors au pied du Chemin des Dames, aux bois des buttes. Guillaume Apollinaire est plongé dans la lecture du Mercure de France, une revue littéraire fort appréciée des milieux intellectuels. Soudain, un bruit assourdissant suivi d’un violent choc à la tête. Pour le sous-lieutenant, la guerre va désormais prendre un autre visage.

    François Le Mevel : comme Apollinaire et des millions de grippés

     

    La colombe poignardée et le jet d’eau (1918) recueil Calligrammes, Guillaume Apolinaire*** 

     

      Quelques mois plus tard, l’image du soldat au crâne enrubanné par un large pansement sera connue de tous. Guillaume Apollinaire est décédé le 9 novembre 1918, chez lui, à Paris, alors que, passant sous ses fenêtres, boulevard Saint-Germain les Parisiens défilent en criant « A mort Guillaume ». Mais ce n’est pas de lui qu’il s’agit. Guillaume II d’Allemagne a abdiqué ce jour.

      Où se trouvait François Le Mevel le 11 novembre 1918 ? A bord du Paris, les permissions n’étant guère à l’ordre du jour alors qu'il venait tout juste d’être mis fin aux hostilités? A terre, en balade en terrain conquis? Qu'importe! Il aura, à coup sûr, là où il se trouvait, apprécié de vivre un moment historique. Comment pourrait-il en avoir été autrement ? Il ne craignait plus désormais la torpille. C’est par la coupée que la mort viendra le surprendre.

     

     * L'annotation gardien de phare figure bien dans l’acte de naissance de François Le Mevel. Mais le nom de son père n’apparaît pas dans les registres des Phares & Balises de Lézardrieux

     ** Egon Schiele (1890-1918), peintre autrichien n’a pas combattu sur le front. En 1915 il occupe la fonction de clerc dans un camp de prisonniers en Basse Autriche puis rejoint, en 1917, l’intendance impériale et royale à Vienne. Son épouse, au sixième mois de sa grossesse, meurt le 28 octobre 1918. Egon Schiele meurt à son tour de la même maladie trois jours plus tard.

    *** C’est la guerre qui a inspiré ce poème dont la disposition typographique représente la figure qu’il évoque.  Guillaume Apollinaire est à l'origine du mot (formé par la contraction de « calligraphie » et d'« idéogramme »), dans un recueil du même nom (Calligrammes, 1918)

     

     


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