• Un vent soufflant à 100 kilomètres heure  au plus haut de son humeur, des averses nourries entrecoupées de timides éclaircies, ce samedi 8 décembre il fallait vraiment en avoir envie pour mettre le nez dehors. De fait, ce n’est pas l’envie qui nous a poussés à affronter Eole, mais une nécessité digestive.

    Comme tant d’autres, nous n’avions pu échapper, dès la fin de la matinée, à la tentation de suivre, par l’image, les événements de cette énième journée de mobilisation du mouvement dit des gilets jaunes. L’info en continu ! Le pire et le meilleur. Le pire, dans de telles circonstances, puisqu’elle fait de vous un voyeur en attente…du pire.

    Paris va-t-il brûler ? A quand le drame ? A quand le ou les manifestants gisant sur le pavé, le gilet jaune rouge de sang ? A quand le policer lynché par des casseurs infiltrés  ivres de rage ? Avec en bande son, des commentaires à chaud qui ne vous aident en rien à prendre du recul, mais que les mots utilisés n’ont de cesse d’essayer de justifier. Désespérant !

    Dans le brouillard des lacrymogènes, des relents de haine. A en vomir. Alors ! Oui, il fallait en finir. Tourner le dos à cet écran de fumée et sortir pour prendre l’air. Qu’importe qu’il pleuve ou qu’il vente ! Dehors, loin de cette agitation, il a fait bon marcher. Pour digérer ce trop plein d’images regrettables,  insoutenables. Pour se remettre les idées en place.

    Ce n’est en rien marcher à contretemps que d’avoir mis alors nos pas dans ceux de Jean-Jacques Rousseau. D’aucuns trouveront peut-être que, par les temps qui courent, j’abuse trop facilement des références livresques. Après avoir, dans un précédent billet, évoqué L’esprit des lois de Montesquieu, voici venir les rêveries du  promeneur solitaire. Soit ! Mais cette inclination à évoquer les philosophes des Lumières ne fait que s’inscrire dans l’air du temps. Et ce n’est pas un certain Mélenchon qui pourra m’en faire le reproche.

    Quel tribun ! Force est de lui reconnaître cette capacité à galvaniser un auditoire quel qu’il soit. Lettré ou analphabète, on apprécie toujours les grands moments d’éloquence. Même quand le verbe jongle avec l’excès. Mélenchon est l’archétype du jongleur.

    Sans oublier les raisons profondes qui l’ont amené, une fois de plus, à crever l’écran, le chef de file de la France Insoumise a tenté, lors du dernier débat, de transformer l’hémicycle de l’Assemblée nationale en salle du Jeu de Paume ! Il invitait ni plus ni moins ce jour là le peuple à s’emparer de la Bastille, à mettre fin au règne de celui qu’il n’a de cesse de qualifier de « monarque ».

     

    Ah !ça ira, ça ira, ça ira !

    Les aristocrates à la lanterne,

    Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !

    Les aristocrates on les pendra !

    Ah !ça ira, ça ira, ça ira !

     

     

    Reconnaissons à Mélenchon le mérite de ne pas être, dans ces circonstances, un faux cul ! Lui, il n’avance pas masqué. Il prône bel et bien la révolution, quitte à justifier la violence, fruit selon lui de la violence d’Etat. Et qu’importe si, après avoir jeté de l’huile sur le feu, il ne soit emporté par la vague d’épuration qu’un pouvoir dictatorial ne tarderait pas à mettre en vigueur. Car on en est à craindre cela!

    Les révolutions dévorent presque naturellement leurs géniteurs. Qui serait alors le Saint Just qui, comme pour Danton, lui ferait rendre gorge ? François Rufin, présentement son alter ego dans la diatribe ? D’autres noirs esprits, tapis dans l’ombre, rêvent d’un chaos dont ils tireront bénéfice. On ne doit pas en douter, de ce mouvement des gilets jaunes, né d’une compréhensible exaspération, peut surgir une monstruosité qui va bien au-delà de ce qu’ils préconisent. Le serpent jaune de nos rues et ronds points n’a pas de tête. Le venin viendra d’ailleurs. L’histoire récente est là pour nous le rappeler

    Alors Rousseau ? Pourquoi Rousseau ? Pourquoi Jacques le fataliste qui s’exclame ainsi : « les hommes faibles sont les chiens des hommes fermes » ? Parce que…

    Parce que Rousseau est l’homme du Contrat social. Dans un texte intitulé Du contrat social ou Principes du droit politique, publié dix sept ans avant le grand chambardement, Jean-Jacques Rousseau, alors âgé de cinquante ans, jetait noir sur blanc les grands principes qui formeront le soubassement de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : concilier l’égalité et la liberté, le bien être général contre les groupements d’intérêts, la démocratie par des assemblées législatives et l’établissement d’une religion civile.

    C’est en se ressourçant à ce Contrat social que notre Président doit tirer les leçons de la révolte de ceux qui s’estiment être les oubliés du système. Les principes initiaux de ce texte fondateur  ont du bon. Si à ce jour, quoi qu’en disent ses détracteurs, Emmanuel Macron n’a en rien déchiré le contrat social, il lui faut prendre les engagements qui, tout en restant en adéquation avec les contraintes des temps présents et à venir, permettent à toutes les composantes de notre société  d’être prises en considération.

    Après ce nouveau samedi d’émeutes, tout le pays retient son souffle. Il y a ceux qui n’attendent plus rien de lui, ceux qui sont prêts à le destituer comme jadis Louis XVI, la guillotine ayant malheureusement encore ses partisans,  et ceux qui souhaitent qu’il redonne tout son sens à ce mouvement qui l’a installé à l’Elysée. Concilier l’inconciliable ? Redoutable exercice.

    Ce dimanche, le vent n’avait pas molli. Il ne faisait toujours pas bon être en mer. Comment ne pas penser à celles et ceux dont le métier les mènent à composer quotidiennement avec la houle. Tenir le cap ! Un maître mot du métier. Tenir le cap ? Là est toute la question pour celui qui est à la barre du navire France.

    Tout bon marin vous le dira. Face à une déferlante, il faut agir avec circonspection. Cette tempête furieuse qu’il lui faut affronter est une lame de fond venue de très loin. Il est injuste de l’en tenir seul responsable. Il recueille, de plein fouet, le fruit de renoncements antérieurs, pour certains non dénués de démagogie. Mais, pour s’en tenir au langage maritime dont vous lecteur de ce blog êtes, par nature, habitué, il lui faut prendre en compte les alertes qui clignotent sur le tableau de bord.

    D’avoir confondu vitesse et précipitation tant est grande son aspiration à transformer le pays ? Le cap est bon, la méthode moins. On n’atteint pas la mer de la Sérénité en poussant les feux quand se lève devant vous une telle vague de désapprobation. Pour éviter le naufrage qui adviendrait si la mutinerie se prolongeait, il faut aussi écouter ceux qui sur le pont, de la proue à la poupe, ou à fond de cale en ont marre d’écoper dans le gros temps. Il en va de l’assiette d’un navire comme de l’assiette fiscale : trouver le juste point d’équilibre.  

    Amurer, affaler, mettre à la cape, ce n’est en tien se renier. Cela n’empêchera pas de reprendre le cap quand les circonstances le permettront. Ce cap, c’est une France naviguant de conserve dans une armada européenne fière d’avoir redonné à son pavillon les couleurs d’un idéal.

    La France de l’espérance attend de la reconnaissance, sans condescendance. De l’impatience peut naître la persévérance si le lien de confiance se rétablit.

    On se relève toujours d’un coup de tabac quand on a su, même in extremis, bien manœuvrer. Le bon sens marin s’acquiert aussi… en marchant


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  • Que la lumière soit !

     

    Voici venir à grand pas Noël et la fin de l’année. Ce lundi, la chapelle a recouvré son tablier de guirlandes. Le grand sapin, décoré comme il se doit, se dresse à l’endroit habituel. Cette année, il devrait pouvoir faire face aux humeurs du temps contrairement à l’an passé. A son pied, un socle en béton qui pèse 2,6 tonnes. Quelques enseignes lumineuses accrochées à des poteaux complètent le dispositif.

    Ces lumières festives de fin d’année contrastent fortement avec l’ambiance délétère du pays. A quelques kilomètres d’ici, se trouvent des hommes et des femmes qui crient leur désespoir, campant sur un rond-point, vêtus d’un gilet jaune. Ailleurs, dans des villes, la colère a fait place à la rage. Plus personne ne semble vouloir croire au Père Noël. !  A l’heure où le jaune est synonyme de colère, force est de constater que l’on n’y voit plus très clair.

    Rien n’est simple, Tout se complique. Il y a une quarantaine d’années le dessinateur illustrateur Sempé mettait le doigt sur une de nos caractéristiques : la difficulté que nous avons à gérer nos propres contradictions, nos incohérences. Du sommet de l’Etat jusqu’au citoyen de base.

    Ce n’est pas d’aujourd’hui que nous voulons tout et son contraire. Mais si rien n’est encore simple, tout semble être encore plus compliqué qu’à l’époque où Sempé a publié ces deux albums. Le facteur temps s’est démultiplié. La planète poursuit sa mutation, technologie aidant, mais dans l’urgence climatique. Notre Hexagone gravite désormais dans la quatrième dimension. A en avoir le tournis

    Mais de là à tomber dans le fatalisme, il y a un pas que nous ne devons pas franchir. Cette angoisse du devenir ne nous dédouane pas du devoir d’apporter des correctifs à cette trajectoire qui semble, à tort ou à raison, nous conduire droit dans le mur. Cela n’est pas l’affaire d’un seul homme, fût-il Président.

    « La liberté politique ne se trouve que dans les gouvernements modérés…que lorsqu’on n’abuse pas du pouvoir, il faut que par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». Citant  cet extrait du livre XI, chapitre IV de L'esprit des lois, Jean Lacouture, dans un ouvrage publié voilà quinze ans *, souligne ici « l’essentiel » du message que nous a transmis, il y a tout juste deux cents soixante-dix ans, Charles-Louis de Secondat, seigneur de la Brède, baron de Montesquieu. « L’essentiel, écrit Jean Lacouture, est dit : que la société, encadrée par des lois dont l’origine est raisonnable, compte tenu des données (sociales et climatiques) de la société considérée, doit tendre à la liberté, que fonde la modération du pouvoir par la mise en équilibre de ses composantes.» Beau sujet de dissertation sur lequel, nous qui nous gargarisons d’être les héritiers du siècle des Lumières, nous devrions à nouveau nous pencher.

    A l’heure où j’écris ces lignes je ne sais pas si la lumière jaillira au sortir de ce dialogue de sourds entre le Pouvoir et ses composantes, mais je vous soumets cette autre maxime de Montesquieu que nous rappelle son biographe : « Si je savais quelque chose qui me fût utile, et qui fût préjudiciable à ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime. »

    Même s’il convient de ne pas oublier le contexte de l’époque qui a conduit Montesquieu à dévoiler une pensée qui fait toujours référence, je retiens la pertinence de ce propos. L’Europe de Montesquieu, c’est encore celle des rois. Sa théorie des climats peut être sujette à contestation. Elle n’a en tout cas aucun rapport avec le réchauffement climatique. Mais cette maxime nous rappelle à notre premier devoir : vivre notre citoyenneté en toute lucidité.

    Que la lumière soit !

     

    * Montesquieu, Les vendanges de la Liberté, Editions du Seuil (2003)


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  • Pour le Téléthon, sur les chemins de l’île à Bois

     

    130. Rien à voir avec le coefficient de marée de ce samedi 24 novembre. Ces jours derniers, la Lune n’exerçait pas une très forte attraction sur la planète bleue. Avec un coefficient de 97, il n’y avait guère d’incitation à endosser son ciré (jaune ?) pour aller farfouiller dans les mares.

    130, c’est le nombre de marcheurs qui ont souhaité « mettre les jambes en mouvement  pour la bonne cause », celle du Téléthon,  répondant ainsi à l’initiative de l’association Chemins,& Patrimoine. Deux fois plus nombreux que l’an passé. Mais, comme pour les années précédentes, c’est Kermouster qui s’est trouvé ainsi placé au cœur de cette journée de solidarité.

     

    Pour le Téléthon, sur les chemins de l’île à Bois

    Pour le Téléthon, sur les chemins de l’île à Bois

     

    Un café chaud, à même la salle communale,  pour accompagner le moment de l’inscription, un roulement de caisse claire suivi du souffle des cornemuses et bombardes des Sonnerien an Trez, les 260 pieds chaussés ont alors commencé à faire chauffer les semelles. Direction l’île à bois.

     

    Pour le Téléthon, sur les chemins de l’île à Bois

     

    Pas de quoi attraper des ampoules, compte tenu de la faible distance qu’il aura fallu franchir, mais une belle opportunité pour remonter le cours de l’histoire, cette île privée, devenue presqu’île pour cause de guerre, portant encore en elle quelques vestiges de ces années marquées par le bruit des bottes. Les Allemands, devenus maîtres des lieux, en auront fait un poste de contrôle sur l’estuaire. Ils y ont implanté des blockhaus. Certains sont mainteant aménagés pour accroître les capacités d’hébergement, l’île ayant désormais vocation à accueillir mariages, fêtes de famille et séminaires.

     

    Pour le Téléthon, sur les chemins de l’île à Bois

    Pour le Téléthon, sur les chemins de l’île à Bois

    Pour le Téléthon, sur les chemins de l’île à Bois

     

    Le temps d’une halte sur le point culminant de cette île de 15 hectares, tous les téléthonistes  auront trouvé réponse à cette question qui pouvait encore en titiller quelques uns : le petit édifice qui se dresse en ce  point n’est pas une chapelle, mais un corps de garde. Depuis plusieurs siècles l’île à bois veillait à protéger la terre des périls de la mer.

     

    Pour le Téléthon, sur les chemins de l’île à Bois

     

    Cette balade sur le chemin de l’histoire aura été source de multiples échappées visuelles  sur la baie de Pommelin, Bréhat et le Ferlass. D’autant plus appréciées puisque le soleil aura illuminé le paysage tout au long de l’après-midi. Avant la dispersion, certains participants seront passés par la case chapelle.

     

    Pour le Téléthon, sur les chemins de l’île à Bois

     

    Quelques heures plus tard, une bonne partie de ces marcheurs  prendront  nouveau grand plaisir, salle Georges Brassens, au centre bourg, à partager soupe de potimarron et tartiflette avec plusieurs dizaines autres personnes. Pour la plus grande satisfaction des bénévoles de l’association qui se sont décarcassés pour donner à cette journée un caractère festif. Générosité et convivialité, un cocktail savoureux.

    Mais les cœurs ont également battu au rythme d’une soirée fleurant bon la nostalgie. Ah ! ce bon vieux temps du rock, de la samba, de la bossa nova. Et que je te twiste again ! Sans oublier la ronde des danses bretonnes, ni même cette chenille qui, tout en vous faisant sentir le poids des mains sur les épaules, vous fait oublier celui des ans. Avec en guise de cerise sur le gâteau, ce slow immortel, « Ma vie » d’Alain Barrière.

     « Qu’il est long le chemin ! » Voilà plus d’un demi siècle que cette ode à l’amour de la vie tourne en boucle. Ce samedi soir, les marcheurs au grand cœur  ont prouvé que l’on pouvait croire à l’éternelle jeunesse.

     


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  •    

    La nature a ses lois

     

        Elles sont arrivées un peu plus tard que d’habitude ? Le réchauffement climatique touche aussi la Sibérie et les bernaches cravant n’ont pas été poussées à quitter très tôt les côtes de cet immense territoire où elles vivent durant une grande partie de l’année. Mais elles sont là et bien là. Dans un paysage qui leur est familier et que leurs petits vont apprécier pour la première fois.

      Un paysage où il fait bon caqueter tout en se nourrissant principalement de la zostère naine, une herbe marine vivace. Si celle-ci vient à manquer ces oies sibériennes se rabattront sur les ulves, les salicornes et d’autres algues. Là-bas, tout là-bas, à quelque 6000 km d’ici, leur préférence va aux mousses, aux lichens que la toundra leur offre aux beaux jours.

       La zostère naine se développe en herbiers. Ses feuilles aident, entre autres intérêts, à fixer la vase et à ralentir le mouvement des vagues. Il faut croire que ce jour là – mais de quand cela date-t-il ? – elles n’auront pas pu empêcher la mer de venir saper, à sa base, la falaise côté GoasLuguen. A moins que ce soit tout bonnement le vent qui a fini par déraciner cet arbre.

       La nature a ses lois.

     

    La nature a ses lois

    La nature a ses lois

     


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  • Depuis que l'homme écrit l'Histoire, 

    Depuis qu'il bataille à cœur joie 

    Entre mille et une guerr' notoires, 

    Si j'étais t'nu de faire un choix, 

    A l'encontre du vieil Homère, 

    Je déclarerais tout de suit' :

      Moi, mon colon, cell' que j' préfère, 

    C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit ! "

     

    La lumière de la Paix à travers le vitrail

     Reprise du Fort de Douamont, de Henri Georges Jacques Chartier (1854-1924), Musée de l'armée, Paris

     

       Puisqu’en France, comme l’a affirmé Pierre Augustin Caron de Beaumarchais, tout finit par une chanson, je n’ai guère hésité à confier à notre célèbre croquenote, qui n’aimait assurément pas marcher au pas,  le soin d’ouvrir cette dernière chronique sur la Grande Guerre.

       Je n’ai pas oublié le ram dam que cette chanson « anti guerre » a provoqué à l’époque. Nous étions en 1962. A l’heure de la signature des accords d’Evian qui soldaient ce que l’on ne voulait toujours pas appeler la guerre d’Algérie. « Je n’ai pas voulu choquer » dira un jour ce chanteur poète à la fibre anarchiste, mais, dans le contexte de l’époque, cette diatribe contre toutes ces guerres qui ont marqué notre histoire aura fait l’effet d’une bombe dans le cercle encore largement fourni des anciens combattants.

       Pas besoin d’être grand clerc pour deviner ce que furent alors les états d’âmes de bien des compagnons d’armes des 14 Kermoustériens à qui nous venons de rendre hommage. Brassens n’avait pas encore jeté l’ancre à Lézardrieux, Si cela avait été le cas, il n’aurait pas été bon pour ce mécréant de venir au centre bourg, le 11 novembre 1962, alors que tous les poilus du secteur se trouvaient réunis devant le monument aux morts, encore sur la place, devant le seuil de l’église Saint-Jean Baptiste. Il n’y aurait pas trouvé beaucoup de copains même si, déjà, il savait que son hymne à la paix s’inscrivait dans la marche du temps.

        S’est-il trouvé quelqu’un sur les chemins conduisant au hameau, où il viendra par la suite se promener, seul ou avec son chien, pour lui reprocher d’avoir ainsi attenté à son honneur ? Qui sait ? Mais le temps a fait son œuvre. Ici, aussi, plus personne n’est en mesure de dire « J’y étais ». Ici, aussi, Brassens est devenu une  personne recommandable, un voyou au grand cœur qui nous aura invités à nous engager sur le chemin de la raison.

        Oui la guerre est la pire des extrémités pour notre humanité. Il n’y a pas de guerre juste. Il y a tout simplement de l’impuissance à régler nos divergences par le dialogue, la compréhension et le respect mutuel.

     

    La lumière de la Paix à travers le vitrail

       

       Est-ce que ce baladin du temps qui passe a pris le temps de faire une halte, un jour, dans le hameau, à l’occasion d’une de ses promenades en solitaire, et de pousser la curiosité jusqu’à franchir le seuil de la chapelle de Kermouster. De s’y asseoir pour partager quelques instants, par un regard attendri, avec tous ces gars qui sont morts d’avoir été à la guerre ? Qui pourrait le dire ? Mais qu’importe ! Je l’y vois et je n’ai aucun mal à penser qu’au-delà des mots qui interpellent, Brassens avait un penchant naturel à aimer les gens, en tout cas ceux qui sont dépourvus d’un esprit narcissique. Je l’imagine ainsi, assis devant cette plaque fixée au mur, se remémorant le pourquoi de cette chanson qui lui aura valu les trompettes de la renommée. Je cherche à décrypter sa pensée alors que le soleil, en cette fin d’après midi d’été transperce le vitrail.

        A cette heure, le soleil est dans l’axe de la rue Saint-Modez. Il descend lentement vers le couchant. L’arc en ciel qui lèche le mur, où est accrochée cette plaque du souvenir, le transporte vers un ailleurs. Je ne peux pas imaginer qu’il en soit autrement, même s’il est toujours risqué de faire dire aux gens ce qu’ils n’ont pas fait, ce qu’ils n’ont pas dit, de penser à leur place. Mais je suis persuadé que le troubadour de ce siècle aux deux guerres mondiales, était homme, lui aussi, comme nous sommes nombreux à l’être, à apprécier ces instants où l’on se retrouve confronté à soi-même, sans personne autour de soi.

         Une chapelle, une église, une cathédrale, mais aussi, un temple, une mosquée ont vocation à rassembler. On y vient pour se rassurer, au contact de gens qui partagent votre foi, vos certitudes. Car il y a autant de convictions que de dieux. A chaque endroit sa manière d’aborder le grand questionnement.

       Une chapelle, une église, une cathédrale, un temple, une mosquée, on peut s’y sentir bien, même quand on ne s’inscrit pas dans l’esprit affiché du lieu. Et si on a la chance d’y être seul ou accompagné par un être qui vous est cher, ce qui, soyons honnête avec la réalité, ne peut se produire que dans l’enceinte d’un lieu de culte à taille humaine, on ne peut que savourer l’instant.

        Nous avons, ici, la chance d’avoir un tel endroit à portée de la main. Mais écrivant ces lignes, c’est vers deux autres chapelles qu’a germé l’idée de vous convier à me suivre. Des chapelles où la mémoire de ce que furent ces tragédies humaines du XXe siècle ne ferme pas la porte à l’espoir.

       Comme les monuments aux morts qui, dès 1920, se sont dressés au cœur des villes et des villages, les lieux de culte ont aussi servi à préserver la mémoire. Je ne vais pas dresser ici l’inventaire de ces chapelles ayant demandé à des maîtres verriers de donner par le vitrail la force du souvenir. Trop nombreux ont été les tableaux figuratifs représentant les seuls  soldats français mourant sous le regard bienveillant de Dieu. Le sabre et le goupillon. Jean Ferrat, avant de nous rappeler les wagons plombés de sinistre mémoire, lui aussi, a osé chanter le non dit. Mais les deux lieux de culte dont il va être question ont pour eux d’avoir accueilli des œuvres qui brisent le cadre du seul message biblique qu’elles sous-tendent. Le message a ici, la force de l’universalité.

     

    La lumière de la Paix à travers le vitrail

     Eglise Saint Valéry à Varengeville-sur-Mer, huile de Jean-Marie Jacquot. Coll part.

       

       Eglise Saint Valéry, de Varengeville-sur-mer. Une église certes, mais de taille modeste. C’est ici que repose, dans un cimetière ouvrant large sur les falaises blanches du pays de Caux, Georges Braque (1882-1963), le « fauve » devenu « cubiste », l’ancien lieutenant du 224e régiment d’infanterie, qui aura été un grand témoin du siècle dernier. Avec dans sa chair le souvenir de ces heures sombres où sans le secours in extremis de brancardiers il serait mort parmi les morts, le 11 mai 1915, à Neuville Saint-Vaast, non loin d’Arras. Tout comme Guillaume Apollinaire, Georges Braque aura subi une trépanation, suivie de deux jours de coma.

       Le vitrail qu’il a réalisé pour cette église de Normandie n’est pas le premier du genre. Sa rencontre avec un père dominicain aura été déterminante pour qu’il s’engage sur le chemin du religieux. Il aura, avant Varengeville, pris part, aux côtés de nombreux autres artistes de grande notoriété, à la décoration de la chapelle de Notre-Dame-de-Toute-Grâce du plateau d’Assy, en Haute-Savoie. Une chapelle aujourd’hui classée monument historique après avoir été au cœur d’une polémique, la « querelle des Arts sacrés ». Au lendemain de la seconde guerre mondiale, il s’est trouvé des représentants du culte qui souhaitent profondément modifier la représentation des dogmes

     

    La lumière de la Paix à travers le vitrail

     

       C’est l’année même où Brassens faisait connaître sa chanson aux paroles supposées « attentatoires » à la mémoire des poilus qu’a été installé dans l’église Saint Valéry de Varengeville le vitrail de L’arbre de Jessé, un motif récurrent dans l’art chrétien représentant l’arbre  généalogique présumé de Jésus à partir de Jessé, père du roi David.

       Ici il ferait bon y être au lever du soleil puisque le vitrail est posé sur une ogive ouvrant sur l’est. Mais, même à une heure plus avancée de la journée, la lumière bleutée qu’il diffuse donne à ce lieu une atmosphère apaisante.

      Cette thématique de L’arbre de Jessé a également inspiré Marc Chagall, artiste peintre d’origine russe, né dans la religion juive. Douze ans après celui de Georges Braque, il livra cette œuvre à la cathédrale de Reims. Mais c’est à Sarrebourg qu’il vous faut aller pour admirer, on ne peut qu’admirer, son sublime tableau de  La Paix ou L’arbre de vie.

     

    La lumière de la Paix à travers le vitrail

     

       De l’ancien couvent des Cordeliers, devenu du fait des guerres qui se sont déroulées entre 1870 et 1945, caserne puis camp de prisonniers, il ne restait que des bâtiments délabrés à la fin des années 1960. Il n’en subsistera, après réfection, que la chapelle, un modeste édifice aujourd’hui passage conseillé pour qui veut se retrouver. Une chapelle dotée d’un  vitrail exceptionnel, d’abord par ses seules dimensions. Encore plus grand que celui que Marc Chagall a réalisé dix ans plus tôt, sur ce même thème, et qui se trouve à New York, au siège de l’ONU.

       Mais ce vitrail, installé dans un lieu aussi petit que la chapelle de Kermouster, a cette capacité de vous subjuguer dès le premier regard. La lumière qu’il irradie vous enveloppe immédiatement. La Paix ou L’arbre de vie. A deux pas de la nécropole des prisonniers de guerre où reposent des milliers de poilus, dont le Kermoustérien Guillaume Turuban. Comment ne pas faire la liaison ?

     

    La lumière de la Paix à travers le vitrail

     

       Sur la colline qui s’élève au nord-ouest de cette ville de Moselle, les croix blanches alignées au cordeau génèrent elles aussi une profonde émotion Marc Chagall, dont les vitraux de la cathédrale Saint-Etienne de Metz  forçaient déjà depuis plusieurs années l’admiration des Mosellans, ne s’est pas limité au travers de cette œuvre à évoquer tel ou tel conflit.

       Au-delà de sa connotation religieuse, La Paix ou L’Arbre de vie, tel l’éclat de la lanterne d’un phare, entend nous faire éviter les récifs du repli sur soi, de l’intolérance, du racisme et de la xénophobie, tous ces ingrédients  qui peuvent nous conduire à nouveau sur le chemin de la guerre

     

     

    La lumière de la Paix à travers le vitrail

     Sur la colline de Mort-Homme

     

    Précédentes mises en ligne 

    Samedi 27  octobre 

     Kermouster dans la Grande Guerre 

     Dimanche 28 octobre 

    1er août 1914: "Ar bresel! Ar Bresel! 

    Lundi 29 octobre 

    Yves Ernot: le "dormeur du val" de Tourteron

    Mardi 30  octobre 

    Hippolyte Ernot: l’ultime crête de Thiepval

    Mercredi 31  octobre  

    Henri Charles Marie Cavan et l’immonde supplice 

    Jeudi 1er novembre 

    Louis Lahaye : l’adieu en Champagne 

    Vendredi 2 novembre 

    Yves Marie Le Cleuziat empoisonné par les gaz  

     Samedi 3 novembre 

    La lettre d'adieu de François Marie Félicien Le Mevel 

     Dimanche 4 novembre 

     Joseph Ernot au bout du chemin du sacrifice 

      Lundi 5 novembre 

     Joseph Guillaume Turuban : le camp, le cimetière, la nécropole

     Mardi 6 novembre 

     Joseph Le Luron au royaume des Immortels

    Mercredi 7 novembre 

    Yves Marie Even : Sanguinis Terra à Chaulnes

    Jeudi 8  novembre 

    Alexandre Auguste Le Blouch : la plage de Naso 

    Vendredi 9 novembre 

    Pierre Garel, la mort sur le Chemin des Dames 

    Samedi 10 novembre 

    Joseph Le Razavet dans la boue des Flandres

    Dimanche 11 novembre 

    François Le Mevel: comme Apollinaire et des millions de grippés

    Lundi 12 novembre 

    L’après 11 novembre de Félicien Le Goaster et  Jean-Marie Ernot

    Mardi 13 novembre 

    Armistice : la Der des Der?

    Mercredi 14 novembre 

     

    La sonnerie du clairon et la sonate du violoncelle


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