• Que faisiez vous le mercredi 16 août 1944 ? Qui peut encore répondre à une telle question ? Surtout quand on la formule ainsi : Vous souvenez vous de ce que vous faisiez le mercredi 16 août 1944… à Kermouster ? Yves Le Briand est, désormais, l’un des rares témoins à pouvoir y répondre. Il n’avait que 11 ans, mais l’impact de cette journée, où tout a basculé, reste vif. L’homme accompli n’éprouve pas trop de difficultés à se remémorer ce que le gamin a vu de ses yeux vu voilà soixante quinze ans, jour pour jour. Ce mercredi 16 août 1944, Yves Le Briand assistait à la libération de son village et de l’île à Bois, point ô combien stratégique pour l’Occupant.

    16 août 1944 : Kermouster libéré !

    Yves Le Briand avait 11 ans ce jour-là

     

     « La veille, raconte Yves Le Briand, nous étions partis à Pommelin. On nous avait conseillé de ne pas rester à Kermouster. Depuis plusieurs jours déjà, l’inquiétude allait grandissante. Nous sommes allés nous cacher dans le bois de Kermel, avec nos deux vaches et Pichard, le cheval, un trait breton, qui, de mémoire, n’a jamais été réquisitionné»

    La famille Le Briand demeurait alors à Ker Gwen (Ville Blanche), l’actuelle maison d’Elisabeth Crenn. Quelques jours auparavant des Résistants, du maquis de Plouisy, étaient passés par-là pour inciter les gens à prendre des précautions.

     « Nous venions tout juste de charroyer du blé. Le soir, avec mes parents, mes deux frères, mes deux sœurs, nous avons trouvé un abri chez des cousins à Pommelin. Mais, le lendemain, ayant appris que les Américains étaient entre-temps arrivés à Kermouster, nous n’avons eu qu’une hâte. Revenir chez nous. Moi je suis revenu en chevauchant Pichard. Nous étions de retour dans l’après-midi. J’ai tout de suite vu un char stationné devant l’ancienne école. Juste derrière la maison de Claudie.  Je me souviens très bien de mes premiers chewing-gums. Les Américains en distribuaient sans compter. Ils étaient très gentils. »

     

    16 août 1944 : Kermouster libéré !

     Yves Le Briand sur Pichard, un trait breton

     

     Drapeau blanc sur l’île à Bois

     La maison de Claudie Missenard appartenait alors à la famille Corlouër. Ce mercredi 16 août 1944, à 10 h du matin, le deuil avait frappé  cette demeure. Yves Marie Corlouër venait de succomber « victime d’une crise cardiaque » se rappelle Yves Le Briand. « Suite à une altercation avec un voisin ». Il venait de fêter ses 64 ans. Marie-Thérèse Le Rousseau se souvient, quant à elle, entendre sa mère, Rosalie Le Lay née Le Blouch, qui habitait en contrebas,  lui dire que, ce jour là, des Kermoustériens ont fait barrage à des hommes armés, « des résistants de la dernière heure », en leur demandant de respecter la maison d’un mort.

    Alors âgé de trois ans et demi, Yvon Corlouër se souvient bien de ce grand-père gisant sur son lit. « Je ne comprenais pas pourquoi il restait allongé ». C’était sa première vision de la mort.

     Avec sa mère et sa soeur, Yvon Corlouër avait rejoint Kermouster depuis quelques temps déjà. « Mon père, militaire, maître mécanicien était resté à Toulon. Il opérait sur le remorqueur de haute mer Le Lavandou. Il pressentait que la zone libre ne le resterait plus longtemps. Il a pensé que nous serions plus à l’abri en Bretagne, à Kermouster. Et puis, il y a eu le sabordage de la flotte en 1942. Avant de pouvoir nous rejoindre, il aura passé son temps à squatter des villas en ruine pour ne pas se trouver enrôlé malgré lui. Il n’aura donc pas vu son père sur son lit de mort. Je ne sais pas comment il a fait pour revenir jusqu’à nous. Il parlait peu de la guerre».

    Malgré son très jeune âge, Yvon Corlouër a conservé lui aussi le souvenir de ce char et de cette saveur venue d’outre Atlantique. Lui, il dit avoir entendu le char tirer vers l’île à bois, mais il se souvient surtout de la jeep dans laquelle il a pu monter avec sa soeur. Pour le reste, le garçonnet haut comme trois pommes qu’il était alors n’est guère en mesure d’en dire plus. Yves Le Briand si, même s’il ne se remémore pas, quant à lui, le coup de semonce. Pour être arrivé sur place après coup certainement, car les Allemands qui étaient encore sur l’île à Bois n’ont pas été sans en faire usage avant de déposer les armes.

     

     

    16 août 1944 : Kermouster libéré !

    Jean-Charles Parenthoën et la douille d'un des obus tirés par un char américain de la place du Crec'h vers l'île à Bois

     

    De fait, il y aura eu deux coups de canon aux dires de Marie Jospéhine Arzul. C’est ce que précisera sa belle mère à Jean-Charles Parenthoën. « Elle nous disait que les Américains lui ont conseillé de ne pas rester là car il y aurait certainement une riposte. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé. La maison de Claudie en portera l’impact. » Sur la cheminée de sa maison de L’Armor, l’ancien marin de la marine marchande conserve pieusement la douille d’un des deux obus qui ont été tirés. « C’est un soldat américain qui l’a donnée à ma belle-mère. »

    « De là où nous étions, précise, quant à lui, Yves Le Briand, nous avons pu voir le drapeau blanc flotter sur l’île à Bois. Il n’y avait pas autant d’arbres qu’aujourd’hui »

     

    Le 15th Cavalry de l'Armée de Paton

     C’est le15th Cavalry de la Task Force A de l’Armée de Patton qui a eu la charge de « nettoyer » le secteur. L’escadron avait quitté son bivouac à l’ouest de Lézardrieux à 8h30. Deux objectifs : s’emparer de l’île à Bois et du promontoire près du phare de Bodic, ou du moins de ce qu’il en restait, sur lequel les Allemands avaient installé quatre canons anti-aériens. Les dix soldats qui occupaient cette position se sont rendus non sans voir échangé quelques tirs « pour l’honneur ».

    La prise de l’île à Bois se sera avérée plus difficile. L’ennemi étant replié sur des positions bien préparées. « Il était impossible de progresser et nos armes n’avaient aucun effet sur leurs blockhaus » peut-on lire dans un rapport du 15th de Cavalry. Les chars obusiers vont pourtant donner tout le feu disponible.

    Conscients malgré tout  qu’ils se trouvent piégés sur cette île, les Allemands finiront par hisser le drapeau blanc, tout en restant aux abris. « Le S/Sgt Reinhardt de la compagnie A (du 15th Cavalry) dépose son arme et s’avance sur la chaussée, en pleine vue de l’ennemi et appelle jusqu’à ce qu’un officier sorte »  précise le rapport sus cité. Les négociations pour la reddition pourront alors s’engager.

    Côté 15t Cavalry on déplorera un seul blessé, le capitaine  Wheelock, commandant de la Compagnie A. Tandis qu’il dirigeait le tir des chars obusiers, ce capitaine s’était placé dans une position exposée. Il fut touché par les balles d’un tireur isolé. Les  FTP du maquis de Plouisy vont participer ce 16 août à l'inspection de l'île après la reddition. Les Allemands avaient piégé avec des grenades certains bunkers dont l'entrepôt des vivres.

    Sur la place du calvaire, raconte Yves Le Briand, j’ai vu les Allemands mains derrière la tête, puis allongés dans le champ, derrière la maison d’Andréa. » A cette époque, cette maison était un café, tenu par les grands parents Petibon d’Yvon Corlouër, grands parents qu’il n’aura jamais connus de leur vivant. Pierre et Marie Le Quellec née Petibon, en prendront par la suite la succession. « Marie  était la sœur de ma mère » précise Yvon Corlouër.

     

    « Ils étaient comme dingues »

     « On cherchait alors à reconnaître les auteurs du massacre de Crec’h Maout. » poursuit Yves Le Briand qui n’a pas oublié, non plus, ce jour du 6 août où il a vu des Allemands, en poste sur l’île à Bois, partir au pas de charge vers Pleubian. « Ils étaient comme  dingues. »

    Marie-Thérèse Le Rousseau et sa sœur Annie Coatanoan se souviennent, quant à elles, entendre leur mère dire qu’ils étaient « comme drogués », « méconnaissables ». Plus rien à voir avec ces soldats prévenants qui s’en venaient chercher de l’eau du lavoir. « Notre mère nous parlait surtout de celui qui, dès qu’il voyait Guy, notre frère aîné, alors tout petit, lui montrait des photos de ses enfants. »

    Depuis le début du mois, les Allemands, auxquels été associé, dans la garnison de l’île à Bois, un bataillon de l’est composé de soldats ukrainiens et polonais, ne savaient plus à quel saint se vouer. Compte tenu de l’avancée fulgurante des Alliés, après la percée du front de Normandie, le haut commandant de la Wehrmacht avait ordonné aux troupes stationnées dans le secteur de se replier sur Brest. Mais le contrordre, venu quant à lui de Berlin, du quartier général d’Hitler, avait mis aussitôt un terme à cette directive. Et alors que les soldats qui occupaient Pleubian et le sémaphore de Crec’h Maout avaient fini par céder à la fougue d’une vingtaine de jeunes patriotes, des soldats de la garnison de l’île à Bois et de Lézardrieux se sont empressés d’aller les délivrer. Ils vont alors prendre la direction de L’Armor, laissant au passage derrière eux effroi et désolation,  au lieu dit Kroaz Hent et au Carpont en Lanmodez. Puis ce sera le carnage du sémaphore de Crec’h Maout.

    C’est au lendemain de cette tragédie, qui aura coûté la vie à 33 habitants de la Presqu’île, que la terrible nouvelle va arriver aux oreilles des Kermoustériens. La peur va alors s’amplifier.  L’Occupant, sachant désormais les Américains à portée de fusil, n’allait-il pas faire, ici, table rase et résister la rage au ventre ?  Quid de l’intensité des combats à même le village?

    D’où ce départ précipité vers le bois de Kermel.

     

     Un cheval et un fusil Mauser

     L’île à Bois tout juste libérée par les Américains et les Résistants, Yves Le Briand se souvient s’y être rendu le jour même. Ce n’est pas tant la curiosité qui l’a poussé vers cette île, qui n’en était plus tout à fait une depuis la construction de la digue en 1942, mais bien cette préoccupation quotidienne de subvenir aux besoins immédiats de la famille. Il était l’aîné de la fratrie. Il n’avait alors qu’une idée en tête. Récupérer tout ce qui pourrait servir.

    Dès son plus jeune âge Yves Le Briand aura aidé ses parents à travailler la terre. Pour l’essentiel, du blé. « Pendant l’occupation on a surtout mangé de la bouillie de blé. Nous allions récupérer la farine au moulin de Traou Meur. Je revois les ballons de barrage qui flottaient au-dessus du Trieux. Pour empêcher les avions de survoler la ria. Nous avions un petit four pour faire notre pain.  Il n’était pas aussi blanc que maintenant. La patate était rare. Beaucoup de champs n’étaient pas cultivés. Il se disait qu’ils étaient minés. Les rutabagas, c’était pour le cochon du grand-père. Sa ferme et son café se trouvaient tout près de chez nous. A Ker Licher bihan. A l’endroit où vit ma cousine Mimie » Yves Marie Le Briand et son épouse Françoise, née Guillou, n’auront pas eu l’heur de fêter la Libération. Le grand-père d’Yves et de Mimie, Marie-Françoise Le Briand, née Séguillon,  est décédé le 22 février 1944, à 74 ans. Son épouse, le 3 mai de la même année, à 71 ans.

    Découvrant sur l’île un cheval, Yves Le Briand n’aura eu guère de scrupules à lui mettre la bride au cou. Une aubaine saisie dans une totale ignorance du danger encouru. Le gamin n’avait pas encore pris conscience que chaque pas sur l’île pouvait être le dernier. Mais c’est avec une autre prise de guerre beaucoup plus sulfureuse qu’il prendra, non sans fierté, le chemin du retour. « Dans un blockhaus, j’ai trouvé un fusil. Un Mauser. Mais sans penser à voir s’il y avait des cartouches. Nous n’avions pas de fusil chez nous. Nous chassions au furet. »

    Petit cousin de la belette, de l’hermine et du putois, le furet a depuis longtemps été domestiqué par l’homme. Il avait pour mission d’aller troubler la quiétude des terriers. « On mettait des bourses devant le trou et les lapins se prenaient dans les filets. » Le chasseur invétéré qu’il est devenu par la suite n’a pas oublié cette ancienne pratique,  ni cette « prise de guerre ».

    Qu’est devenu ce fusil ? Yves Le Briand  ne s’en souvient plus, mais pour ce qui est du cheval il lui aura fallu le rendre dès le lendemain à son  propriétaire d’avant réquisition.

     

    Les épluchures de patates

     A ces précisions d’un jour ô combien historique s’ajoutent alors au gré de la conservation des souvenirs plus diffus sur le temps de l’occupation.

    Yves Le Briand n’avait que 9 ans quand Hitler ordonna la construction du Mur de l’Atlantique, de la Norvège au Pays Basque. Les Allemands ont commencé à faire construire la digue à l’automne 1942. Elle allait leur permettre d’y installer une cinquantaine de blockhaus, casemates et tobrouks. Dans une étude  publiée récemment*, Alain Bohée précise que dix-huit mois auront été nécessaires à la mise sous béton du système de défense.

    Avant que les Allemands prennent possession de l’île, c’est la famille d’Eugène Perrot qui exploitait quelques arpents de terre sur l’île,  laquelle, bien que souvent entourée d’eau à marée haute,  ne méritait guère ce nom. Il y avait, comme l’a souligné Yves Le Briand, peu d’arbres sur le caillou. Ces cultivateurs, dont Georges, fils d’Eugène et futur mari d’Yvonne Derrien, en furent, bien évidemment, expulsés

     

    16 août 1944 : Kermouster libéré !

     L'île à Bois telle qu'elle était il y a trois quarts de siècle

     

    « A côté de la ferme de la famille Derrien, aujourd’hui Poney club, raconte Yves Le Briand,  il y avait des baraquements où logeaient les ouvriers. Des prisonniers, certainement. Je me souviens surtout qu’il y avait des Arabes. Des Algériens peut-être. Ils venaient à la ferme chercher du lait ribot. »

    Cette image d’un ennemi « inhumain », qu’ont renforcé les atrocités du Crec’h Maout et qui le marquent depuis son enfance, Yves Le Briand la pondère toutefois en soulignant le comportement correct de ces soldats. « Ils ne fouillaient pas toutes les étables et nous avons pu continuer à travailler avec notre cheval. »

    . « Je n‘ai jamais su quand et comment mon grand père, mon père et toute la famille ont été expulsés de l’île à Bois » regrette, quant à lui,  Pascal Perrot. «  Par contre, ajoute-t-il,  je me souviens que ma mère, nous disait que les Allemands s’étaient toujours montrés corrects avec la famille. »

    Même tonalité dans les propos de Jean Bourdon qui évoque, non sans émotion, le jour où un prisonnier allemand lui a offert un jouet ô combien extraordinaire.

    Jean Bourdon est le fils d’Auguste et Marguerite Bourdon qui habitaient la maison transformée en gîte par Pascal et Régine Perrot. « J’y ai vécu avec ma mère et ma grand-mère. Mon père était marin, sur la Jeanne d’Arc. Je ne l’ai vraiment connu qu’en 1945. »

    Si on n’a jamais su reconnaître les auteurs du massacre de Crec’h Maout, une partie des Allemands de la garnison de l’île à Bois ont été chargés de procéder, par eux-mêmes, à son déminage. « Un dépôt de pain avait été mis en place dans notre maison » raconte Jean Bourdon. « Les prisonniers allemands  venaient chercher le pain, avec de grands sacs en jute. Un jour, un Allemand a extirpé de son sac un jouet, une sorte de Jokari qu’il avait, me semble-t-il, lui-même confectionné. Il me l’a donné. Une boule pendait au bout d’une ficelle et quand on la faisait tourner, la petite poule taillée dans le bois faisait cot cot. »  Il y a des cadeaux qui vous marquent et qui ne se refusent pas.

    Point de cadeau par contre dans les souvenirs d’Yves Le Briand, si ce n’est ce fusil Mauser dont il a perdu la trace. Ces quatre années d’Occupation auront été, pour lui comme pour nombre de Kermoustériens, des années de survie. A la question « Avez-vous pu suivre l’avancée des travaux de la digue? », il répond « Pas vraiment. Je ne m’aventurais guère au-delà des baraquements. On voyait bien que cela se faisait, mais il aurait été dangereux de s’approcher. Par contre, j’ai vu mettre en place les tétraèdres sur la grève nord. Moi je descendais jusqu’aux baraquements pour récupérer les épluchures de patates. Pour manger » 

     

    Une noria incessante de charrettes

     Les dix-huit mois qui ont été nécessaires pour construire le système de défense auront profondément perturbé la vie des villageois sur toute la Presqu’île. Sur les routes et les chemins, ce sera une noria incessante de charrettes. « Il en venait de partout » se rappelle Andréa qui vivait alors à Pleubian, dans la ferme familiale. Andréa Riou, son nom de jeune fille à cette époque, pourrait, elle aussi, raconter « sa » guerre, mais ce n’est qu’en 1950 qu’elle s’installera à Kermouster, après avoir épousé Ernest Perrot. La guerre à Kermouster ? « Je n’y suis jamais venue pendant l’Occupation. » 

    Les maires de cette époque, sous l’autorité du gouvernement de Vichy, avaient ordre de fournir chaque jour des hommes pour la main d’oeuvre. « Dans chaque commune, le Maire procédera au recensement de tous les hommes valides de 17 à 55 ans, à l’exception de ceux travaillant pour l’Armée allemande (…) La Préfecture s’engage à ce que tous les hommes rentrant dans cette catégorie se présentent sans exception » (Extrait de l’étude d’Alain Bohée)

    Ce n’est qu’un an après la remise des pleins pouvoirs au général Pétain, que le conseil municipal de Lézardrieux avait été dissous et remplacé, suite à un décret du ministère de l’Intérieur, par une délégation spéciale. Au prétexte du nombre insuffisant de conseillers. Cette délégation va être présidée par Yves Jézéquel, épaulé par François Michel et Gaston Bardel (Registre de la délégation spéciale du 18 juillet 1941).

    A charge pour ce triumvirat, comme pour leurs collègues des communes voisines, de fournir, à l’automne 1942, la main d’œuvre nécessaire à la construction du système de défense  côtière de la Presqu’île, donc de l’île à Bois. C’est ainsi que nombre de Lézardriviens ont été sommés de s’en venir, associés à des prisonniers, construire la digue et les blockhaus. « Mon père, comme d’autres gars du village, semble y avoir échappé » pense pouvoir affirmer Yves Le Briand.

    Il en est allé autrement pour Yves Troadec, le père de Michel Troadec, qui tenait ferme au lieu-dit Kerriou. « Je me souviens de ce que m’a raconté mon père, dit-il. Il lui fallait rejoindre Kermouster avec la charrette.  Sur place, les Allemands avaient entreposé tout ce qu’il fallait, ferraille, ciment, etc. La charrette servait à trimballer les matériaux jusque sur la grève. Aussi, arrivait-il parfois qu’un sac de ciment s’en vienne à tomber et à crever sur le parcours. Mon père, comme tant d’autres gars, se débrouillait pour que cela arrive sans que les Allemands puissent se douter de quoi que ce soit. On laissait ce sac par terre, mais on s’arrangeait, avant de repartir à la ferme, pour récupérer du ciment. » 

    C’est également ce genre d’anecdote dont se souvient Pierre-Yves Le Goaster, dont le père Félicien aura du mettre la main à la construction des blockhaus, avant de filer s’engager dans la marine de la France Libre.

     

    Tommies boum boum

     Si Yves Le Briand affirme ne pas avoir connu réellement la peur, hormis cette semaine qui a précédé la libération, il n’en oublie pas moins ces jours où toute la famille se rassemblait « sous les plus grosses poutres » de la maison, ou «  dans le lit, à quatre ou cinq »,  lorsque les avions anglais s’en venaient bombarder les parages. « Dès la tombée de la nuit, les Allemands interdisaient toute lumière. Nous n’avions qu’une lampe à pétrole pour nous éclairer. Ma mère prenait soin de tirer les rideaux. Mais une fois ils sont venus, déchaînés, tapant du poing sur la table en hurlant : Tommies boum boum ! »

    Autre peur rétroactive, ce jour où il s’en est allé chercher du trèfle pour les lapins, en passant la main sous des barbelés. « Les Allemands avaient creusé une réserve d’eau pas très loin de chez nous. Sur le terrain où habite aujourd’hui Daniel Hertzog. Je me suis fait surprendre. Ce n’est que bien plus tard que j’apprendrai ce que voulez dire ces « raus ! » qui m’ont poussé à filer sans demander mon reste. »

    Il en allait de même à l’école, car école il y aura eu durant toute l’occupation. Mais dans un autre lieu que celle dont on a fêté le 110e anniversaire cette année. A Kernharand, dans la  maison de Félicien Le Goaster.

     « L’école de la place du Crec’h avait été aussitôt réquisitionnée par les Allemands » précise Yves Le Briand. De là où elle est située, ils disposaient d’un poste d’observation de premier ordre sur l’estuaire.  « A Kernharand, nous avions cours tous les jours, sauf le jeudi. Nous avions pour instituteur, Monsieur Le Cam. Quand sonnait l’alerte, nous nous précipitions dans un abri que nous avions creusé dans un champ d’à côté. »

    Pour ce qui est de la chapelle, les souvenirs de celui qui fut six années durant enfant de chœur se font plus vagues. « Je ne me souviens pas de messes les dimanches. C’est à Lanmodez que nous allions. Pour le catéchisme. »

    Faut-il préciser que le traditionnel pardon de la fin de l’été aura été suspendu pendant toute l’occupation ? Dans bien des maisons du hameau on conserve pieusement la photo du dernier pardon d’avant guerre, celui du premier dimanche de septembre 1938. Si Kermouster était un village de paysans, nombre de ses enfants ont souhaité faire carrière dans la marine. Sur cette photo prise au moment où la procession quitte l’église, cinq marins, cinq copains d’enfance, encadrent La Marya, cet ex-voto que l’on peut toujours admirer. Leurs noms flottent encore dans les mémoires : Edouard et François Petibon, Guy Le Blouc’h, François Sadou et Auguste Bourdon. Tous auront vécu la guerre loin de chez eux.

     

    16 août 1944 : Kermouster libéré !

     Pardon du dimanche 4 septembre 1938. Portant la maquette de la "Marya", Edouard Petibon, au premier plan, et Guy Le Blouc'h. A gauche, sur la photo, Auguste Bourdon. A droite, au premier plan François Sadou. Derrière, François Petibon. 

     

    Pitch, le conducteur du train

    Concernant la construction de la voie ferrée, par laquelle les Allemands vont transférer ciment, ferrailles et ravitaillement, Yves Le Briand confie ne pas avoir grand-chose à dire. Il ne se rappelle pas des sacs de charbon qui tombaient « miraculeusement » du train lors de son passage dans le hameau.  Ce train de l’île à Bois était relié, via Pleumeur-Gautier, à la ligne Paimpol Tréguier, elle-même reliée au réseau national

    Toujours à l’appui des dires de sa mère, Marie-Thérèse Le Rousseau précise que c’était à l’initiative d’un ingénieur allemand qui logeait dans la grande maison qui surplombe, rue Saint Maudez, le jardin paysager d’Yves et Annick Le Briand. « C’était la famille Le Razavet qui en était propriétaire. Elle avait été réquisitionnée »

     Mais il y a un nom qui revient instantanément à l’esprit d’Yves Le Briand : « Pitch ! » «  C’était, dit-il, un conducteur du train.». Le témoignage du Kermoustérien corrobore ceux que François Souquet, membre du Souvenir Français, avait recueillis  lorsqu’il s’est intéressé à l’histoire de ce petit train.

    François Souquet et Yves Le Briand n’ont jamais eu l’occasion d’échanger. François Souquet, ancien officier mécanicien de la marine marchande, qui aura vécu deux ans à Kermouster, non loin de Kerharzol Bihan, lieu de naissance d’Yves Le Briand, a puisé à d’autres sources, depuis lors décédées, pour asseoir ses recherches. On lui doit d’avoir pu retracer le parcours de cette voie ferrée étroite.

    « Une locomotive, rappelle François Souquet, était effectivement conduite par un Polonais, connu sous le nom de « Pitch. Il autorisait les enfants à monter sur les wagonnets quand les heures de passage le permettaient. » Yves Le Briand dit n’avoir jamais grimpé sur ce train. « Je n’étais peut-être pas aussi intrépide que les plus grands. » 

     

    16 août 1944 : Kermouster libéré !

    Tracé de la ligne de chemin de fer reliant l'île à Bois à Pleumeur-Gautier. Carte établie par François Souquet.

     

    Chez Chinie

     Mais il y a un souvenir dont il se rappelle bien. Il avait sept ans : « J’ai entendu l’appel du 18 juin, chez Chinie »,  Marie Virginie Petibon, née Le Minter, l’épicière. « J’allais avec ma mère chez Chinie écouter la radio. Ça se faisait discrètement. Les Allemands qui étaient juste à côté n’en ont jamais rien su. C’est chez Chinie qu’on pouvait acheter le pétrole pour la lampe. »

    Chinie, une femme de caractère inoubliable pour tous ceux qui ont grandi à Kermouster dans les années d’après-guerre. A fortiori ses petites filles, Danièle Michel, sa sœur Claudie, nées Petibon, et Marie-Claire Pochat, née Beauverger. « Effectivement, précise Marie-Claire Pochat, les grands parents avaient un poste à galène. La grand-mère avait même un téléphone mais qui ne fonctionnait plus, la ligne ayant été coupée. C’était un téléphone mural. Il servait alors de portemanteau. Après guerre, durant de longues années, c’est chez elle que viendront téléphoner les gens»

    Dans la chapelle, gravé dans le marbre, sous la plaque qui honore la mémoire des Kermoustériens morts lors de la guerre 14-18, un nom, celui d’Edouard Petibon, un fils de Chinie. Il a été tué lors de l’attaque de Mers El Kébir, le 3 juillet 1940. Il avait 21 ans et se trouvait à bord du cuirassé Bretagne quand celui-ci a explosé suite à une salve britannique. Combien de temps elle et son mari seront-ils restés dans l’ignorance de ce drame ? A cette époque, il pouvait se passer de longues semaines avant que la triste nouvelle ne s’en vienne bouleverser votre vie.

    Dans l’armoire aux souvenirs de l’ancienne épicerie, Danièle Michel a retrouvé une lettre - mais peut-on la qualifier ainsi - que la mère d’Yvon Corlouër, alors que la famille n’avait pas encore quitté Toulon, avait adressée à Chinie. Pour lui donner des nouvelles de son autre fils…François. Le père de Danièle et Claudie Petibon était  « sous-marinier ». Toulon était son port de relâche. Pour le père et la mère d’Yvon Corlouër, les frères Petibon et leur sœur Solange étaient des amis d’enfance.

    Cette lettre, datée du 21 octobre 1940, que Danièle Michel a transmise à Yvon Corlouër, aura, en peu de mots, rassuré, tout en n’effaçant pas le chagrin d’avoir perdu un autre fils. Comme l’illustre bien ce souvenir qu’évoque Marie-Claire Pochat « Coupez moi les deux jambes, mais rendez-moi mon fils ! C’est ce que notre grand-mère a supplié, aux dires des parents, quand il a fallu lui couper une jambe après une mauvaise chute de vélo, mal soignée puisque ayant engendré une gangrène »  

     

    16 août 1944 : Kermouster libéré !

    16 août 1944 : Kermouster libéré !

     

     

    Grenades et casques...à fleurs

     Le danger autour de l’île à Bois ne s’estompera pas au lendemain de la reddition des Allemands. Il demeurera de longs mois dans les blockhaus, sous la végétation ou enfoui sous le sable. Avec le recul, les souvenirs se teintent rétroactivement d’angoisse.

    Moult fois, Yves Le Briand aura, inconsciemment, frôlé la mort en s’adonnant au jeu du lancer de grenades. « Des grenades à manche et des grenades rondes. Nous les faisions exploser à Min Ru, près de la petite digue d’accostage qui fait face à l’estuaire. »

    Un jeu on ne peut plus dangereux qui aura fait une victime, le dimanche 11 mars 1945. « Je venais de revenir du catéchisme quand j’ai appris que Jean Derrien, le demi frère d’Yvonne Derrien, la mère de Pascal et d’Emeric Perrot, s’était tué. Par  une mine anti-char qu’il venait de dénicher. On m’a raconté comment cela s’est passé. Il a lancé l’engin. La mine n’ayant pas explosé, il s’en est approché. Et la mine a explosé. »

    Un drame qui n’aura en rien asséché la soif d’aventures des enfants du village. « Le jeudi et le dimanche, raconte Jean Bourdon, qui vivra ses dix premières années à Kermouster, nous n’avions qu’une seule idée en tête, aller sur l’île à Bois ». Une véritable caserne d’Ali Baba pour lui et ses copains « Maurice, Roger Ismaël Séguillon, les frères Jean et Yves Allain et tous les autres. On jouait avec tout ce qu’on trouvait. On s’amusait à faire tourner la tourelle d’un canon. Il faut croire que nous n’avions pas un mais une dizaine d’anges gardiens avec nous. Nos mères été terrorisées et, bien sûr, on avait souvent droit à une rouste. »

     « Fleurir sa maison n’était pas la préoccupation première, ni avant ni au lendemain de la guerre  poursuit Jean Bourdon.  Or, lors de nos pérégrinations  sur l’île à Bois, nous avons également découvert avec les copains un stock de casques allemands. On ne savait trop quoi faire de telles trouvailles jusqu’au jour où l’un d’entre nous à émis l’idée d’en faire des vases pour les fleurs. Il suffisait de les remplir de terre. Et c’est ainsi que nous sommes venus vendre cette idée aux Chevanton qui tenaient la ferme juste en face de chez nous, la grande longère qui jouxte la chapelle. Nous avons réussi à persuader. Et comme en retour on nous a donné la pièce nous avons poussé plus loin notre petit commerce. »

    Ce ne sont pas des géraniums qu’Yves Le Briand mettra dans le casque qu’il avait lui-même rapporté à la maison « mais de l’avoine, pour Pichard ».  Les quatre poneys d’un neveu qui broutent dans le champ derrière son potager, lui rappellent peut-être ce trait breton qu’il aimait chevaucher. Le casque a disparu, mais les fleurs sont devenues des compagnes de vie indispensables.

     

     16 août 1944 : Kermouster libéré !

     L'un des obus retrouvés au pied d'une falaise de l'île à Bois en août 2014

     

    Le travail de titan des opérations de déminage n’aura pas été mené à son terme dans les années qui ont suivi la Libération . Loin s'en faut !

    Le 30 août 2014, nous relations la destruction de deux obus que les démineurs, compte tenu de leur extrême dangerosité, firent  exploser sur place. Deux ans plus tard, le 5 septembre 2016, on découvrait encore un engin explosif à proximité de l’île à Bois, un obus de calibre 50 millimètres et d’une vingtaine de centimètres de long. Depuis lors, rien à signaler.

     Ce vendredi 16 août 2019, Yves Le Briand ne sera donc pas seul à laisser vagabonder sa mémoire vers cette île, terrain d’aventures d’après guerre que les jeunes du secteur ont investi malgré l’interdiction d’y mettre les pieds. Au lendemain des années sombres, il ne pouvait être question de lui redonner d’emblée sa vocation agricole. Même si les vaches  s’en vinrent elles aussi, comme les gars du village, à emprunter la digue pour s’en venir brouter. De longues années vont s’écouler avant qu’elle ne puisse recouvrer ce côté paisible qui lui va si bien.

    Yvon Perrot, le fils d’Ernest et d’Andréa, a gardé en mémoire ses deux ou trois coups de charrue qu’il aura été amené, non sans appréhension, à effectuer sur cette île devenue propriété privée. « La crainte de heurter un engin enfoui dans le sol avec les dents de la charrue 

    « Aujourd’hui, rassure Catherine Gaillemain la petite fille de Jacques et Maggy Walter, qui rachetèrent l’île en 1956, tout danger est définitivement écarté. Mais, effectivement, il aura fallu de longues années avant de pouvoir s’en convaincre. »

     

    « Bientôt la guerre finie »

     Bien plus jeune qu’Yves Le Briand, Jean Bourdon ne peut, pour sa part, évoquer l’Occupation qu’au travers des histoires qu’on racontait en famille. Il n’avait pas encore deux ans quand Kermouster et Pleubian, où il est né, ont été libérés. Notamment celle qui se rapporte à cet officier polonais que sa grand-mère et sa mère avaient été contraintes d’héberger dans leur maison de Kermouster. « Mes sœurs n’étaient pas nées. Nous n’étions donc que trois dans cette grande maison et ce Polonais. Ma mère nous a toujours dit combien il avait été correct en tout point. Il avait une radio dans sa chambre. Un jour, avant de partir pour l’île à bois il a dit à ma mère « Bientôt la guerre finie. Très bon pour vous. » Et, en se désignant du doigt : « Nicht, même chose. » 

    Impossible, pour lui, de croire que cet homme prévenant ait pu prêter son concours à la tuerie qui a ensanglanté et meurtri la Presqu’île. Etait-il encore là, ce jour où toute la garnison de l’île à Bois s’est rendue? « Tout laisse à penser, estime Jean Bourdon, qu’il avait été réquisitionné de force et qu’il n’aura pas attendu la fin de la guerre pour déserter. Ma mère l’a reconnu alors qu’il se promenait dans les rues de Saint-Brieuc quelques mois après.»

    Si tel est le cas, cet officier polonais aura donc échappé, ce 16 août 1944,  à la vindicte d’une foule toute à sa joie d’avoir recouvré la liberté ? Une liesse, soudainement teintée de haine pour certains après toutes ces années de soumission. Même si ce n’est qu’au lendemain de la libération du village que l’on découvrira l'ampleur du charnier de Crec’h Maout, l’heure n’était déjà plus au discernement. « Aux dires de ma mère, dit Marie-Thérèse Rousseau, ce ne sont pas les plus compromis qui ont été les derniers à cracher sur des hommes avec lesquels ils s’entendaient si bien quelques jours auparavant. » Il en a été ainsi dans toutes les villes et villages n’ayant plus à vivre sous le joug de l’ennemi.

    Comment Yves Le Briand a-t-il vécu la reddition de la garnison de l’île à Bois ? On peut comprendre son relatif silence sur ce qui s’est passé ce jour là. Il n’avait que onze ans. Soixante quinze ans, plus tard il ne peut toujours pas, lui aussi, s’arroger le droit de juger qui que ce soit. Le temps a fait son œuvre.

     

     Pieds de couteaux et fausses palourdes

     Ce vendredi 16 août 2019, il s’en viendra peut-être d’un coup de voiture, comme il le fait souvent en famille, jusque la rampe de la grève sud de l’île à Bois. La mer aura été de tout temps, pour cet ancien agent de l’administration pénitentiaire, un champ d’évasion.

    Connu pour son expérience quasi inégalée de pêcheur à pied, Yves Le Briand laisse entendre que le terrain sur lequel il s’est illustré depuis ces années sombres sera resté inaccessible pendant toute l’Occupation. Pas question d’aller farfouiller dans les rochers autour de l’île à Bois. Une tourelle de char contrôlait l’accès de l’île par la digue. Aux abords, les grèves et les vasières étaient jonchées d’obstacles et de réseaux de fils barbelés «  Aux grandes marées nous allions pêcher les pieds de  couteaux et la fausse palourde devant Roc’h ar Hon, sur la grève de Pors Gwen. Sinon, en dehors de ces périodes, on complétait le repas avec des berniques et des crabes verts. Pas question non plus d’aller ramasser le goémon autour de l’île à Bois »

    La guerre finie, il s’empressera, comme tous les gens du village, de reprendre pied sur le plateau rocheux de derrière l’île à Bois. Après une carrière professionnelle qui l’aura éloignée de Kermouster,  le retraité,  de retour au pays, recouvrera alors pleinement le plaisir que procure la traque du homard, du congre ou de l’ormeau. Yves Le Briand pouvait enfin revivre pleinement à l’heure de la marée.

     

    « La guerre, il en parle souvent »

     

    16 août 1944 : Kermouster libéré !

     

     Ce vendredi, s‘il s’en vient ranger la voiture au coin du mur qui enclôt le jardin de Maria Leuranguer, il pensera très certainement à ces parties de pêche « miraculeuses ». Ce n’est que très récemment qu’il a fallu composer avec les règles de préservation de la ressource. Mais les souvenirs des années sombres remonteront à la surface plus intensément que d’habitude. « La guerre il en parle souvent » souligne Annick, son épouse. Alors soixante-quinze ans jour pour jour après la Libération !

    Les trente deux années passées à garder des prisonniers pèsent aussi bien évidemment sur la mémoire. Yves Le Briand en aurait des choses à dire sur ce métier qui l’aura éloigné de Kermouster de longues années durant.

    Dès le mois de septembre 1944, la cour de l’ancienne école qu’occupaient les Allemands aura, à nouveau, respiré  joyeusement, à l’heure de la récréation. « Monsieur Le Cam était toujours en poste. Un jour, il m’a pris par l’oreille pour me faire comprendre qu’il me fallait penser au certificat d’étude. »

    L’école, la ferme, jusqu’au service militaire. Landau, Stuttgart, Baden Baden. L’occupé devient alors l’occupant. Deux ans et demi de service. « J’ai échappé à un an de plus vu mon statut de soutien de famille. La guerre s’était alors déplacée sur un autre front, sur le canal de Suez, avec l’arrivée au pouvoir de Nasser en Egypte. Deux autres sœurs et un troisième frère, tous trois nés après la guerre, un père à bout de force, Yves Briand aurait eu bien des raisons pour prendre la relève. « Mon métier je l’ai  choisi pour en finir avec la pénibilité du travail de la terre. Au grand dam de mon père, mais c’est ainsi. ». Yves Le Briand a voulu être l’acteur de son propre destin.

    Sur cette carrière au sein de l’administration pénitentiaire, il peut se montrer intarissable. Mais c’est une toute autre histoire qu’il faudrait raconter. Fontevraud, Rouen, Lorient puis Saint-Brieuc auront été les escales de cette vie professionnelle. Avec un temps particulièrement fort, les cinq mois passés, du 20 mai au 26 octobre 1961 à Turquant, entre Saumur et Montsoreau, un village de 400 habitants,  sur la rive gauche de la Loire. Là, dans le château de la Fessardière,  gardé par des CRS, il aura eu à veiller sur un prisonnier hors norme, Ahmed Ben Bella, le futur président de l’Algérie indépendante. Là, il s’agissait encore d’une guerre, une guerre qui ne disait pas son nom. Une sale guerre finira-t-on  par la qualifier. Comme s’il pouvait y avoir des guerres propres !

    C’est dans un champ où il aura été, tout jeune, confronté aux rigueurs de la vie, qu’Yves Le Briand a fait construire sa maison. Pour jeter l’ancre définitivement dans son village natal. Rue Saint Maudez, tout près d’une fontaine..

     Le champ de devant la maison est devenu depuis jardin paysager. Avec Annick, Yves Le Briand aura eu à cœur, comme bien d’autres voisins, de donner à Kermouster l’aspect qu’on lui connaît aujourd’hui. De ces années sombres ne restent que les blockhaus de l’île à Bois et les débris des tétraèdres. Toute trace du petit train a disparu.

     

    Le Typhoon de Reginald Gittus

     Du coin du mur de chez Maria Leuranguer, Yves Le Briand peut apercevoir les contours de Bodic où les Allemands avaient également installés une casemate. C’est au-dessus du Trieux qu’il a vu un avion anglais prendre feu suite aux tirs de la Flakartillerie et venir s’écraser sur l’autre rive. « Vers Ploubazlanec. Abattu par l’ennemi. Avec mon père, nous chassions au furet ce jour là ». Il n’apprendra que bien plus tard qu’il s’agissait d’un avion britannique, du type Typhoon, piloté par le sergent Reginald Gittus, âgé de 23 ans. L’avion, en torche, s’est écrasé dans le bois du Marquis près de Loguivy, le 31 octobre 1943,  

    Enterré à Paimpol, avec les honneurs militaires, son corps a été exhumé par une équipe du service des sépultures de l’armée américaine en septembre 1944. Il repose, depuis novembre 1945, dans le cimetière britannique de Bayeux. Une plaque sur le monument dédié aux aviateurs, près de la chapelle de Loguivy-de-la-Mer honore sa mémoire.

    Même s’il n’a pas été témoin de ce fait de guerre, Yves Le Briand sait aussi que c’est à hauteur du plan d’eau de Coatmer et de la balise des Perdrix que gît, par 20 m de fond, depuis le 23 mai 1944,  l’épave du M4623, ancien Ludwig Janssen, un chalutier réquisitionné par les Allemands et transformé en dragueur de mines. Il faisait partie d’un convoi, stationné dans le Trieux depuis la veille au soir. En fin d’après-midi, huit Hawker Typhon britanniques sont passés à l’attaque. Une bombe aura mis fin à la carrière du M4623. Ce jour là, les Tommies avaient atteint une de leur cible.

     

    16 août 1944 : Kermouster libéré !

     Le M4623, ancien Ludwig Janssen, suite à l'attaque d'une escadrille britannique. L'épave du dragueur de mines allemand gît, depuis lors,au fond du lit du Trieux.l

     

    Deux jours après la Libération de Kermouster, on retrouvait dans les parages du Moulin à mer le corps du flight-lieutenant Henry Joseph Meharry, un pilote néo-zélandais de la Royal Air Force dont le Spitfire avait été abattu le dimanche 5 août. Une stèle, dans le square du souvenir de Lézardrieux, honore également sa mémoire. Ce jeudi 15 août 2019 Lézardrieux lui a à nouveau rendu hommage ainsi qu’à tous ceux qui ont contribué à la libération de la Presqu’île.

     

    "Commémorer , c'est transmettre" 

    Soixante quinze ans ont passé. Ce vendredi 16 août 2019, le temps s’annonce incertain au-dessus du Trieux alors qu’une vague de chaleur submergeait tout le pays à l’heure où la Presqu’île recouvrait sa liberté. Sur toute la France, les températures dépassaient alors les 30°.

    Comme il le fait chaque matin, Yves Le Briand ne sera pas sans aller voir son potager, pour en récolter les fruits de son travail.  Bien que l’ayant délaissée à cause de sa pénibilité, il a toujours conservé le goût de la terre nourricière. Le temps où il fallait se contenter des épluchures de patates est révolu.

    Quel regard porte-t-il sur  son Kermouster ? Yves Le Briand n’est pas homme à se payer de mots. Il se contente d’une réponse laconique. « Ça a évolué !». Comprenons ! « Dans le bon sens. »

    Nous sommes nombreux ici à avoir fait revivre les anciennes fermes, devenues lieux de résidence, ou avoir investi un champ délaissé pour y construire notre maison. Kermouster regroupait une vingtaine d’exploitations avant que n’éclate la guerre. C’était encore un village, avec ses cafés, son épicerie, son école. Si on y a su, la liberté recouvrée,  protéger sa vocation agricole, il est devenu, au fil du temps, un lieu de villégiature. Yves Le Briand est bien à même d’évaluer le chemin parcouru depuis cet historique mercredi du mois d’août 1944. Même si, comme pour tout à chacun, la vie n’aura pas depuis toujours été un fleuve tranquille, il n’oubliera jamais  ce que la guerre signifie.

    Le 16 août 1944, Kermouster a donc retrouvé une raison d’être. « Je me souviens de ce qui se disait chez nous » raconte Marie-Hélène Costiou. « Les cloches de la chapelle se sont mises à sonner à la volée. Pendant de longues heures. Les gens se sont relayés pour tirer sur la corde. » « C’est vrai !», confirme Yves Le Briand. « Avec deux autres copains on a tellement tiré dessus que la corde à fini par faire un tour sur elle-même. » « Moi aussi j’ai fait sonner la cloche ce jour là, se souvient Andréa Perrot, mais celle de l’église de Pleubian. 

     

    16 août 1944 : Kermouster libéré !

    Jean Bourdon dans les bras d'un soldat américain. Photo prise le 16 août 1944, le jour de la libération de Pleubian

     

    S’il n’y avait cette précision écrite au dos du cliché, « Pleubian 16 août 1944 », Jean Bourdon aurait pu affirmer que cette photo où on le voit dans les bras d’un soldat américain, posant devant un char, représenterait celui qui a tiré sur l’île à Bois. Mais ce n’est pas le cas. Cette photo a bien été prise à Pleubian, où habitait sa grand-mère maternelle Marguerite Riou. C’est d’ailleurs dans cette maison de Pleubian qu’il est venu au monde, vingt mois plus tôt.

    Pour le fils d’Auguste Bourdon, Kermouster est resté une affaire de cœur. Il y aura vécu jusqu'en 1952. Il aurait certainement bien d’autres souvenirs à évoquer, se rapportant à ces dix années passées sur cette île aux trésors qui fut son premier terrain d'aventures. Ces souvenirs, que nombre de Kermoustériens de son âge ne pourraient qu'enrichir, nous éclaireraient sur ce que fut la vie de ce village dans la décennie d’après guerre. Il ne tient qu'à eux qu'il en soit ainsi. 

    Le jour où a été prise cette photo son père naviguait en Méditerranée. Sur la Jeanne, comme on a toujours appelé ce navire quasi mythique. Le croiseur école, après être resté à quai en Martinique jusqu’en juillet 1943, avait rejoint l’Armée française de la Libération. Il était alors engagé dans les opérations de soutien au débarquement en Provence. L’étau allait ainsi se refermer sur l’Allemagne. La Presqu’île libérée, il faudra cependant attendre près d’un an pour que l’hydre nazie soit éradiquée. L’Allemagne capitulera le 8 mai 1945.

     Il y a tout juste cent ans, le 28 juin 1919, elle avait déjà du se plier aux exigences de ses vainqueurs, dans la galerie du château de Versailles. Il aura suffi de vingt ans pour que ce Traité soit déchiré avec les conséquences que l’on sait. Sur les cendres de l’histoire saurons nous, ici comme ailleurs, protéger notre bien le plus précieux : la Paix, cette Paix qui a tant fait défaut à nos parents et grands parents, cette Paix que les soubresauts de ce monde peuvent encore mettre à mal ?

    Dans le discours du maire de Lézardrieux  Marcel Turuban, prononcé à la fin des cérémonies du souvenir, ce jeudi 15 août, un mot clef : transmission. « Commémorer, c’est transmettre. » Puissent ces quelques lignes y contribuer !

     

     

    * La défense des ports de Lézardrieux-Paimpol-Tréguier et la fortification de ce front de mer du 17 au 20e siècle, par Alain Bohée (2€

     


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  • Son… mon… votre… notre village

     

    Ce vendredi 16 août, je mettrai « en ligne » une chronique se rapportant à la Libération de Kermouster, il y aura 75 ans jour pour jour. Sans témoin oculaire de ce que fut cette journée du 16 août 1944, je ne pense pas qu’il me serait venu à l’esprit de donner corps à une telle démarche. On ne s’improvise pas historien du jour au lendemain, surtout quand il s’agit d’évoquer un événement où se sont entremêlés des sentiments aussi contraires que la joie et la haine, la crainte et l’espérance.

    Le 16 août 1944, je n’étais pas de ce monde. Mon témoin, lui, n’était encore qu’un adolescent. Mais à 11 ans, on se sent déjà concerné par les turbulences de la vie, même si on n’est pas encore en mesure d’en comprendre les causes et d’en soupeser les conséquences. A la veille de l’Armistice du 22 juin 1940, son village avait déjà ouvert un sombre chapitre de son histoire. Celui où je suis né à quelques lieues de là, cinq ans plus tard, aussi.

     Le 17 juin 1940, la Wehrmacht pénètre en Bretagne. Le lendemain, toute la Région est sous la botte du IIIe Reich. Lui, il aura vécu l’Occupation dans sa chair. Moi, comme tant d’autres lecteurs de cette chronique, après coup,  à travers les témoignages qui se seront égrenés au fil du temps, au sein de la famille, du quartier, du village.

    A l’orée des vingt ans de ce Kermoustérien pur jus, la réconciliation entre les nations belligérantes est déjà sur les rails, mais la cicatrice n’est pas encore totalement refermée. Loin s’en faut. Chez lui comme chez moi, le Boche, le Schleu, le Fritz est encore au cœur des conversations. Avec ici et là, progressivement, quelques infléchissements dans le commentaire, comme le souvenir évoqué, de plus en plus ouvertement, qu’il n’y avait pas sous tous les uniformes allemands une bête immonde, le nazisme, et que cette bête infâme pouvait avoir également entaché l’honneur de la famille, du quartier, du village.

    Ne rien oublier.  Même soixante quinze ans après. Mais avec la lucidité qu’apporte le recul du temps.

    A ce témoin qui m’a ouvert sa porte, en confiance, je dis ici toute ma gratitude. En m’appuyant sur son témoignage, tout en le complétant par des souvenirs que d’autres Kermoustériens ont recueilli de la bouche de leurs parents, il nous permet de situer un point d’étape important de l’histoire de ce village, de son village, de leur village,  de ce qui est désormais mon village, le vôtre, le nôtre. Même venus d’ailleurs, nous sommes d’ici. Un village ouvert sur les autres et sur le grand large. Un village trégorrois d’une Europe qui doit encore, trois quarts de siècle après ce mercredi du mois d’août 1944, s’arc-bouter pour défendre sa plus belle conquête : la Paix.


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  • Nous apportons d’emblée un rectificatif à notre chronique mise en ligne , ce jeudi matin, faisant état, à tort, d’un dégât des eaux à La Cambuse. C’est sur la foi d’un propos tenu à même la place du Crec’h, alors que l’on procédait à la vidange de la fosse septique que nous nous sommes autorisés à publier cette information. Peut-être nous aurait-il fallu entendre « Avec une fosse septique pleine à craquer, on risquait un dégât des eaux usées. » Dont acte !

    A l’origine de notre erreur, le glissement de la réponse de la mairie  à un questionnement, dépêché par mail, dans l’espace « indésirables ».

    Nous n’avons pu prendre connaissance de la réponse de Loïc Cordon, l’adjoint en charge des travaux, qu’en cette fin d’après-midi.

    «  Hier, mardi, disions nous ,dans un message adressé mercredi matin, La Cambuse était fermée, suite à une inondation par les eaux usées. Elle n'ouvrira ses portes que demain, au plus tôt. C'est ce qui nous est dit. Les vidangeurs étaient sur place pour vider la fosse. Celle-ci ne semble pas en mesure de faire face à l'augmentation des petits besoins. N'ayant pu assister au conseil municipal où vous avez évoqué les travaux à venir sur ce site, je voudrais savoir si le problème de la capacité de cette fosse a été évoqué.

    Une question se pose: est-ce qu'il ne va pas falloir la raccorder à l'ancienne fosse de l'école qui, de mémoire de Kermoustérien, se trouverait dans l'ancienne cour de récréation, donc sous la terrasse? 

    La stationnement et l'assainissement du hameau sont certainement les deux gros problèmes que rencontre Kermouster, tout particulièrement sur la place du Crec'h. 

     

    Voici la réponse que nous a adressée Loïc Cordon mercredi soir, réponse, répétons le, que nous aurions trouvée si nous avions le bon réflexe de vérifier nos « indésirables » 

    «  Si la Cambuse est fermée cela est du fait des gérants et non d'une quelconque inondation par les eaux usées. Nous avons profité de cette fermeture pour vidanger la fosse comme cela était prévu.

    Quant à l'ancienne fosse, elle ne se trouve pas dans l'ancienne cour de l'école, mais devant la salle communale sous la rampe d’accès.

    Je vous rejoins quant à la problématique de l’assainissement des eaux usées dans le hameau de Kermouster.

    Lors de la campagne électorale, les Kermoustériens nous ont souvent parlé que leur charmant et paisible hameau fleuri était trop méconnu des touristes voire de la population locale. Ces petits désagréments de stationnement sont peut être la rançon du succès. »

    Un succès ? On ne peut que se réjouir de voir un commerce faire des affaires et, comme nous n’avons eu de cesse de l’écrire, on ne peut que leur souhaiter de réussir dans le long terme. Que ce succès ne soit pas éphémère. Mais si rançon il doit y avoir, il faut que tout le monde y trouve son compte. Oui le problème du stationnement dans le hameau relève de la quadrature du cercle. Celui de l’assainissement aussi. Il en va du maintien du très bon état d’esprit qui règne depuis de longues années. Peut-être conviendrait-il, à l’instar de ce qui va se faire pour la place du centre bourg à Lézardrieux, de provoquer, à même Kermouster, une réunion publique pour que puisse s’échanger les points de vue et avis se rapportant à ces deux problèmes.

     


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  • Baie vitrée et fosse septique

     

    Voici La Cambuse telle qu’elle se déclinera au sortir de l’hiver prochain. C’est ce projet, dessiné par le cabinet By Architecte de Saint-Michel-en-Grève qui a été retenu. Ce projet a obtenu l’aval des Bâtiments de France. Les travaux vont démarrer après la Toussaint. Ils porteront sur une mise à niveau des deux salles, le percement du mur qui les séparent actuellement, afin de donner visuellement plus de volume à l’ensemble cuisine -bar- restaurant. Un espace sera  réservé pour une petite épicerie.

    Le bloc sanitaire, situé à l’arrière du bâtiment, a, lui aussi, été repensé, ne serait-ce que pour permettre aux personnes à mobilité réduite d’y accéder. Mais a-t-on tenu compte de ce que doit être sa capacité d’absorption ?

    Alors que l’on en était toujours à combattre l’incendie qui s’est déclaré lundi après-midi, aux alentours du Poney Club (lire ci-après), on apprenait, mardi matin, que la crêperie serait fermée jusque ce jeudi, pour cause de dégât des eaux usées  Un camion citerne a immédiatement été diligenté pour s’en venir vider une fosse septique visiblement trop petite pour absorber les effets du regain d’activité de La Cambuse.

     

     Eviter le trop plein

     Est-ce que cette question de la capacité de cette fosse a été prise en compte ? Cela est à souhaiter, tant pour les gestionnaires du bar crêperie que pour l’ensemble des riverains de la place du Crec’h. Plus vite on leur donnera l’assurance que tout a été bien pensé en amont, mieux cela sera.

    Cet incident fait ressurgir inopportunément le problème de fond de l’assainissement du hameau, particulièrement aigu dans ce quartier du Crec’h. Ici, les fosses septiques ont leur propre histoire et il n’est pas facile d’en cerner toute la problématique. Mais il est clair qu’il faudra bien un jour creuser cette question. Avec, en préalable, une écoute de toutes les parties intéressées.

    A ce problème récurent de l’assainissement s’ajoute, là encore avec acuité dans ce quartier, celui du stationnement.

    Il y a pour l’heure une contradiction de fait. D’un côté on confie à des commerçants le soin de réactiver le cœur du village, de l’autre on n’a de cesse de craindre l’asphyxie. La solution ne consisterait-elle pas à voir s’il n’existe pas à proximité de la place du Crec’h des espaces pouvant être concédés pour accroître la capacité de stationnement ?

    Les solutions « ne courent pas les rues », soyons en conscients ! Mais il serait bon de prendre le temps d’y réfléchir une bonne fois pour toute. Avec, d’emblée, un principe de précaution posé sur la table des discussions, celui qui consiste à maîtriser, comme cela s’est fait sur le parking de l’île à bois, le risque de trop plein, tout particulièrement celui de camping-cars. C’est toujours navrant de sembler jeter une sorte d’anathème sur cette catégorie de vacanciers, mais nous voulons croire qu’eux aussi aspirent à pouvoir se poser  dans des sites remarquables sans être victimes d’un effet masse.

    La place du Crec’h est un champ de contraintes. Saurons nous, de conserve, résoudre la quadrature du cercle !

     

     

    Des flammes devant le Paradis

    Baie vitrée et fosse septique

     

    Nous n’irons pas jusqu’à parler d’enfer à propos de l’incendie qui s’est déclaré, en milieu d’après-midi, ce lundi 5 août, sur un terrain se situant à l’arrière plan du Ponney Club. Comparé aux images terrifiantes  qu’il nous est souvent donné de voir sur nos écrans, ravageant des milliers d’hectares et provoquant drames et douleurs, comme cela vient de se produire avec le tragique crash d’un avion Canadair dans le Gard, cet incendie relève de l’anecdotique. Mais la rapidité avec laquelle le feu s’est propagé, sur un secteur difficile d’accès pour les camions citernes, et la durée du sinistre – ce mercredi soir les pompiers étaient toujours sur place– soulignent un état de fait : nous n’en avons pas encore fini avec la sécheresse.

    Le matin même, qui aurait pu penser que nous verrions des flammes s’emparer de cet éperon rocheux couronné de verdure, séparant Kermouster de la baie du Paradis ? Un terrain de friches difficilement accessible, ce qui a sérieusement handicapé le travail des hommes du feu. Trois casernes ont été mobilisées, celles de Lézardrieux, bien évidemment, et celles de Paimpol et Perros-Guirec.

    Une pluie soutenue avait accompagné les premières heures de la journée. Mais, il faut bien l’admettre, insuffisante pour éviter qu’un feu puisse se propager dans ce lopin de terre  tourbé et tapissé d’aiguilles de pins.

    Quand, tout d’un coup, la quiétude du village a été rompue par le bruit des avertisseurs des véhicules de secours, ce n’est pas à un tel sinistre que nous avons d’abord pensé. Nous fallait-il craindre qu’un excès de vitesse dans la descente vers l’île à bois, fait malheureusement trop courant, serait à l’origine d’un accident ayant ensuite engendré le feu ? Compte tenu de la répétition des alarmes, il se passait quelque chose sortant de l’ordinaire.

    Ce nuage de fumée s’élevant au-dessus du hameau, nous a également fait craindre, quelques instants durant, que le Poney Club soit à nouveau victime des flammes. Ici, nul n’a oublié l’incendie qui s’était produit dans une écurie en janvier 2017. Fort heureusement, cela n’a pas été le cas ! Plus de peur que de mal !

    En arriver à souhaiter qu’il pleuve alors que le flot des touristes s’écoule en Presqu’île sauvage n’est peut-être pas un souhait partagé, mais, nul ne peut plus le contester, la terre a soif !  

    Qu’elle est l’origine de cet incendie ? A ce jour, la question reste posée. Et comme toujours dans ces cas là, on privilégie un manque de vigilance. On pense d’abord à ce mégot que l’on jette inconsciemment, avant d’embrayer sur un possible, mais incompréhensible, acte de malveillance.

     C’hwezher tan-gwall ? 

    En viendrons nous à craindre la présence d’un C’hwezher tan-gwall ? Comprenez ! un pyromane ?

    Comment aurions pu faire l’impasse sur ce mot, alors que nous avons affiché  notre volonté de compléter le plus souvent possible nos chroniques par une sensibilisation à la langue bretonne.

    Voici quelques expressions  se rapportant à ce nouvel événement, sachant que l’incendie se traduit par tan-gwall :

    - lakaat eoul war an tan (mettre de l'huile sur le feu)

    - tantad (feu de joie)

    tan! tan! (au feu!)

    On en profite même pour tester votre réactivité en vous proposant de nous faire savoir comment dire en Breton les expressions suivantes :

                            Être tout feu tout flamme.

    ·                                  Avoir le feu sacré 

    ·                                 Faire feu de tout bois 

    ·                                 Jouer avec le feu 

    ·                                 Mettre sa main au feu 

    ·                                 Mettre le feu aux poudres. 

     

     

     

    Baie vitrée et fosse septique

    Baie vitrée et fosse septique

    Baie vitrée et fosse septique

     

    Baie vitrée et fosse septique

    Baie vitrée et fosse septique

    Baie vitrée et fosse septique

     

     


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  • Une boîte à livres à coeur ouvert

     

    Une boîte à livres à Kermouster. En voilà une idée qu’elle est bonne ! Bon, d’accord, le hameau se gardera bien de revendiquer la paternité d’un phénomène sociétal vieux déjà d’un quart de siècle. Les premières boîtes à livres sont apparues à Graz, en Autriche, en 1991, dans le cadre, selon des sources bien au fait de la question, d’un projet artistique mené par un duo d’artistes israéliens, Michael Clegg et Martin Guttmann, résidant à Berlin et à Vienne. Le phénomène s’est ensuite développé en Allemagne puis tout autour de la planète. Kermouster, qui comme chacun sait, du moins ici, est au centre du monde, ne pouvait-on donc y échapper.

    Mais qu’il soit bien entendu que cela n’enlève en rien aux mérites de Jean-Louis Champion, Jean-Michel Dubois et Jean-Pierre Rougié d’avoir su mener jusqu’à son terme un projet qui leur tenait à cœur et que tous les membres de l’Amicale ont approuvé d’emblée. La municipalité ayant également chaleureusement accueilli la démarche, ne restait plus qu’à trouver l’endroit adéquat. Désormais, quiconque s’en vient admirer le paysage  sur le point de vue peut repartir avec un livre, autre plateforme pour l'évasion.

    La construction de cette boîte à livres de Kermouster, ne vous méprenez pas, ne s’est pas limitée à la pose de quatre ou cinq planches. Il s’est agi d’aboutir à un ouvrage alliant utilité et esthétisme. Pour avoir été un témoin assidu de l’avancée des travaux, je peux dire  qu’elle a fait l’objet d’une attention soutenue tout au long du chantier. Nous ne sommes pas prêts d’oublier la minutie avec laquelle ont été posées les ardoises qui protègeront les livres des larmes du ciel.

     

    Une boîte à livres à coeur ouvert

     

    Un doute subsiste cependant. Que se passera-t-il si le vent vient à souffler de plein fouet ? Au lendemain du coup de vent prénommé Wolfgang, on a, en quelque sorte, reçu l’assurance qu’Eole ne pourra pas, aussi facilement qu’il le pense, jouer les trouble-fête. Certes, les montants intercalaires n’ayant pas encore été placés sur les étagères, quelques livres ont été  brinquebalés lors du passage de cette dépression, mais rien de bien inquiétant. En effet, il convient de le souligner, des riverains n’ont pas attendu la fin des travaux pour venir redonner vie à des bouquins qui sommeillaient chez eux sur une étagère.

    C’est cette thématique du vent qui, quant à moi, m’a poussé, ce vendredi 2 août, à me séparer de livres qui, un demi siècle après m’avoir captivé, semblaient condamnés à l’oubli. La photo ci-dessous rappellera très certainement à bien d’autres l’impact que ces romans ont eu à leur époque.

     

    Une boîte à livres à coeur ouvert

     

    D’Autant en emporte le vent, je conserve surtout ce malaise qui ne m’a cependant pas découragé à pousser la lecture jusqu’au point final de cette œuvre colossale en nombre de pages. Toute l’Amérique que Trump a réveillée se trouvait ici décrite par Margaret Mitchell, en 1936. Ce qui vient de se passer au Texas puis dans l'Ohio, dans des centres commerciaux d’ El Paso et de Dayton, en est, à nouveau, l’insoutenable illustration. Et si du film, qui en sera tiré trois ans plus tard, je retiens surtout l’image de l’affiche, d’un Clark Gabble embrassant Vivien Leigh, je viens seulement de découvrir que les lois raciales de l’époque, en vigueur aux Etats-Unis, empêchèrent l’actrice noire Hattie Daniel, d’assister à la première à Atlanta, en Georgie. Quoi de neuf au pays de l’oncle Sam ?

    Bon, je vous le concède, ce n’est ni le jour ni le moment de discourir plus longuement sur ce sujet. Le roman de Margaret Mitchell mérite d’être lu. Ne serait-ce déjà pour l’éclairage qu’il apporte sur cette Amérique du temps de l’esclavage et la qualité de la narration.

    Ce vendredi 2 août, Margaret Mitchell et Emily Brontë se disputaient les faveurs du public avec Dona Leon et Patricia Wentworth, deux autres écrivaines à qui l’on doit de bons polars. Je pouvais déjà constater, le soir même, non sans satisfaction, que le roman  Les Hauts du Hurle-Vent s’était déjà envolé.

    A celui ou celle qui s’en est emparé, une confidence si il ou elle découvre ces lignes : J’aime le vent. Or, à Kermouster, cette personne le sait peut-être déjà, il lui arrive de souffler fort et le spectacle qu’il génère à même l’estuaire est on ne peut plus éblouissant, pour ne pas dire ébouriffant. Mais que les Kermoustériens se rassurent, je n’irai pas jusqu’à demander que l’on baptise le point de vue du nom de ce roman, même si, quant à moi, je n’y retrouverai rien à redire.  

    Notez bien que l’inauguration officielle doit se faire à l’heure de l’apéro, lors du pique-nique des Kermoustériens, le dimanche 18 juillet ! Le verre à la main, nous nous offrirons ainsi le plaisir d’ouvrir un nouveau chapitre de l’histoire locale tout en conversant, à cœur ouvert, sur les bienfaits du livre. 

     

     Aet gant an avel 

     

    Une boîte à livres à coeur ouvert

     Comme cela est clairement indiqué, la boîte à livres de Kermouster n’oublie pas son terroir. On doit à Jean-Pierre Rougié, qui, entre moult activités, meuble sa retraite en apprenant le Breton, d’avoir rappelé que des écrivains ont puisé l’inspiration dans la langue de leur enfance. Des livres et revues en Breton ont, bien évidemment, toute leur place sur les étagères de la boîte.

    En tout cas, l'invite qui nous est faite à ouvrir cette boîte aux quatre vents de la culture, pour tous les âges,  a fait germer l’idée suivante : compléter, le plus souvent possible, chaque chronique à venir en y choisissant un mot clé. Pour lui donner une saveur bretonne.

    Nous aurions pu commencer par choisir celui du livre. Vous avez sous les yeux sa traduction, y compris celle de la boîte. Mais j’ai, pour continuer à jouer sur ce registre, proposé à Jean-Pierre de nous faire apprécier le vent (An avel) tel qu’on le cause encore dans cette Presqu’île dite sauvage. Voici quelques mots et expressions que vous pourrez glisser dans la conversation quand le vent soufflera.

    Avel gornog (vent d’ouest)

    Avel walarn (vent de nord-ouest)

    Avel norzh (vent du nord

    Avel vis (vent de nord-est)

    Avel reter (vent d’est)

    Avel c’hevred (vent de sud-est)

    Avel su (vent du sud)

    Avel vervent (vent du sud-ouest)

    Après ce court lexique, quelques expressions courantes :

    Fresk eo an avel (le vent est frais)

    Tomm eo an avel (le vent est chaud)

    Greñv eo an avel (le vent souffle fort)

    Et pour rester dans le ton de cette chronique

    Aet gant an avel  (Autant en emporte le vent).

    Avec cette précision de Jean-Pierre qui indique s’être servi du titre original du roman de Margaret Mitchell (Gone with the wind) pour en conserver tout son sens en Breton.

     


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