• Kermouster dans la sillage du "Winnipeg"

     

     Après avoir évoqué  La Marya,  place à un autre navire dans le sillage duquel Kermouster a également toute sa place. Je vous embarque, à nouveau, pour une navigation au long cours, au propre comme au figuré.

     Cette histoire, c’est celle du Winnipeg, un navire français qui aura eu pour mission de transporter 2400 Républicains espagnols vers le Chili. L’opération a été menée au cours de l’été 1939.  A la veille du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Il y a donc tout juste quatre-vingts ans. Ces hommes et ces femmes fuyaient le régime franquiste.

     La visite qu’a effectuée, à Kermouster, Agnès America Winnipeg, courant septembre, à l’initiative de Daniel Hertzog, est de facto une escale historique. Agnès America Winnipeg aura été le premier enfant à voir le jour sur cet ancien cargo mixte, le premier accouchement opéré par une équipe médicale au sein de laquelle se trouvaient Paul et Marcelle Hertzog, deux personnalités  ayant déjà tissé un lien affectif avec Kermouster.

      L’opportunité s’offre ainsi de rappeler la genèse de ce lien, donc un pan de l’histoire locale sur plus d’un siècle.

     

    Kermouster dans la sillage du "Winnipeg"

     

    Dans la chronique datée du 18 août dernier, j’avais évoqué le nom de ce navire pour indiquer que Gilles Hertzog, invité à prendre la parole au titre d’écrivain le jour de l’inauguration de la boîte à livres, était co-auteur (avec Dominique Grisoni) d’un livre narrant l’odyssée du Winnipeg (Les Brigades de la mer, publié chez Grasset en 1979). A travers la saga de France Navigation, la compagnie du Winnipeg, Gilles Hertzog aura rendu un hommage implicite  à ses parents.

     Le 80ème anniversaire de la traversée du Winnipeg a fourni à Daniel Hertzog, son frère aîné, l’opportunité d’honorer, à son tour, la mémoire de ses parents. En étant aux côtés d’Agnès America Winnipeg, lors d’une réception, le 3 septembre, à l’ambassade du Chili à Paris, en l’accompagnant deux jours plus tard à Trompeloup, près de Pauillac, un port de la Gironde, d’où est parti le Winnipeg, puis en l’invitant à séjourner à Kermouster.

     

    Kermouster dans la sillage du "Winnipeg"

     Réception à l’ambassade du Chili, le jour du 80ème anniversaire de l’arrivée du Winnipeg à Valparaiso. De gauche à droite, Juan Salazar Sparks, ambassadeur, Agnès America Winnipeg, Daniel Hertzog et Elizabeth, la fille d’Agnès America Winnipeg (photo DR)

     

    Kermouster dans la sillage du "Winnipeg" 

    A Pauillac, devant la stèle dédiée au Winnipeg et à Pablo Neruda. On peut y lire un texte de ce célèbre écrivain chilien: « Un à un, ils montèrent à bord du bateau. Ils étaient pêcheurs, paysans, ouvriers, intellectuels. Un échantillon d'héroïsme et de travail. Dans sa lutte ma poésie avait réussi à leur trouver une patrie. Et j’en suis fier ». (Photo DR)

      Kermouster dans la sillage du "Winnipeg"

     Agnès America Winnipeg à Kermouster (Photo DR)

     

    Cette visite kermoustérienne, courant septembre, n’aura, quant à elle, revêtu qu’un caractère confidentiel. Au grand dam de Daniel Hertzog qui aurait tant aimé donner plus d’écho à un événement qui dépasse, il faut en convenir, le seul cadre  familial. Daniel Hertzog a au moins la satisfaction d’avoir pu mener jusqu’à son terme une démarche qui lui tenait personnellement à cœur.

     Au-delà de ces considérations affectives, le voyage du Winnipeg mérite en effet d’être remis en mémoire. il se peut, d'ailleurs, que le nom de ce navire évoque des souvenirs dans certaines familles du Trégor et du Goelo. Parmi les membres de l'équipage du Winnipeg, il serait bien étrange qu’il n’y ait point eu de marins du coin. Plusieurs navires de France Navigation ont, il faut le souligner, porté le nom d’une localité bretonne, notamment le Ploubazlannec, le Perros-Guirec, le Trégastel,  le Saint-Malo et le Lézardrieux. Ce dernier, un « vieux rafiot » qui faillit avoir maille à partir avec la flotte franquiste après avoir embarqué plusieurs centaines de Républicains espagnols à Valence.

     

     

    Kermouster dans la sillage du "Winnipeg"

    Autre navire de la compagnie France Navigation : le Trégastel. (photo DR)

     

    France Navigation avait été créée deux ans plus tôt pour venir en aide aux Républicains espagnols. A l’initiative du Parti communiste français. La vingtaine de navires qui navigueront sous ses couleurs auront eu pour tâche essentielle de transporter clandestinement des armes en provenance de l’URSS. Mais, comme le souligne cette affaire du Lézardrieux, il s’est agi aussi de porter secours à des camarades d’outre Pyrénées, acculés, le dos à la mer, par les phalangistes.

     Alors que le Winnipeg s’apprête à larguer les amarres, il ne s’agit plus désormais que d’évacuer les candidats à l’exil qui ont réussi à fuir une Espagne désormais entièrement sous la botte du généralissime Franco. Pour certains ce sera le Mexique, l’Argentine, Cuba. Pour ceux pris en charge par France Navigation,  le Chili

     Ce pays de l’Amérique du sud est alors dirigé par Pedro Aguirre Cerda, un radical, élu en 1938. Sur la requête du Parti communiste du Chili, il accepte la venue de milliers de réfugiés espagnols, moyennant certaines conditions. Les trotskystes et les anarchistes n’y sont pas les bienvenus. C’est le poète écrivain penseur et diplomate Pablo Neruda, alors en poste d’ambassadeur en France, qui a la charge d’organiser leur transfert.

     

    Kermouster dans la sillage du "Winnipeg"

    Kermouster dans la sillage du "Winnipeg"

    Bien qu'entassés, vu leur nombre, les passagers du Winnipeg n'auront pas eu à souffrir de la mer. La traversée s'est effectuée par temps calme.  (Photos DR)

     

    A bord du Winnipeg, ils sont quelque 2400 à avoir réussi à prendre place à bord le jeudi 3 août. Des communistes, des socialistes et d’autres civils ayant fui les horreurs de cette guerre fratricide.  Mais aussi, des trotskystes et des anarchistes ayant réussi à se jouer des contrôles. Le navire est amarré le long de l’embarcadère de Trompeloup. Le départ est fixé au lendemain. 

    Deux jours après avoir quitté le port de Pauillac, la petite Agnès pousse son premier cri sur l’océan Atlantique, au large d’un pays dont elle ne récupèrera la nationalité qu’après un long combat. Il s’en est fallu de peu qu’elle ne puisse connaître ce destin puisqu’il fut question d’empêcher ses parents Eloy et Piedad Bollada, tous deux originaires de Bilbao,  d’embarquer à bord du Winnipeg.

     

    Kermouster dans la sillage du "Winnipeg"

    Agnès America Winnipeg dans son landau quelques heures  après sa naissance. Ci-dessous un petit mot de félicitations signé par Marcelle Hertzog au nom de l'équipage 

    Kermouster dans la sillage du "Winnipeg"

     

     Compte tenu de l’état avancé de la grossesse, Pablo Neruda s’est, dans un premier temps, opposé à leur embarquement. S’en suivra un bras de fer à l’issue duquel l’âme du poète prendra le pas sur l’intransigeance du militant communiste chargé de filtrer les candidats à l’exil. L’auteur de Vingt poèmes d’amour et chanson désespérée se laissera fléchir. Comment s’opposer au désir profond d’une famille qui s’accroche à un nouvel espoir ? Eloy et Piedad Bollada, et leur petit Justo, venaient de vivre un véritable cauchemar dans le camp de concentration d’Argelès-sur-Mer. Le Winnipeg est, pour tous ces malheureux,  El barco de la Esperanza, le bateau de l’espoir.

    C’est le dimanche 6 août 1939 qu’Agnès est née sur ce cargo mixte devenu, en raison des circonstances,  navire entièrement dédié à des passagers. Par 42°53’’ Nord 12°00’’ Ouest. Soit à 127 milles nautiques de La Corogne. Elle aurait pu s’appeler Agnès America Paimpol puisqu’il fut envisagé de donner le nom de Paimpol à ce navire lors des tractations entre la Compagnie Générale Transatlantique (CGT), propriétaire du Winnipeg, et France Navigation.

     

    Kermouster dans la sillage du "Winnipeg"

     Pour Jean-Yves Brouard, en charge de la chronique Mémoire de l'histoire de l'hebdomadaire le marin, cette photo carte-postale ne reflète pas un fait avéré. Si il a bien été question de lui donner le nom de Paimpol, France-Navigation a conservé celui de Winnipeg après l'acquisition du cargo mixte. Pour Jean-Yves Brouard cette photo est un montage. (Photo DR)

     

    A sa sortie des chantiers navals, en 1918, ce navire avait pris contact avec son élément sous le nom de Jacques Cartier. Il servit de navire école chargé de former l’encadrement de la marine marchande. Puis, en 1930, la CGT le positionne sur l’Atlantique Nord en tant que Winnipeg, cargo mixte pouvant également transporter des passagers. Sa capacité n’est alors que de 100 passagers. C’est au Havre qu’il a été réaménagé pour pouvoir faire face à cette nouvelle mission. Durant les travaux, le Winnipeg eut l’honneur de recevoir à son bord l’actrice Edwige Feuillère qui tenait le rôle-titre d’un film, L’émigrante, racontant l’histoire d’une femme qui s’enfuit pour échapper à la police et qui se mêle à des passagers en partance pour l’exil. Il fallait tourner quelques scènes en extérieur pour renforcer l’impact d’une histoire romanesque n’ayant que, de très loin, un rapport avec la situation réelle des émigrants.

     

    Kermouster dans la sillage du "Winnipeg"

     Edwige Feuillère, lors du tournage d'une scène du film L'émigrante à bord du Winnipeg, le navire étant alors en transformation dans le port du Havre. (Photo DR)

     

    D’autres navires de la CGT ont porté eux aussi le nom d’une ville américaine. Winnipeg est la capitale de la province canadienne du Manitoba, une ville située aux confluents de la rivière Rouge et de la rivière Assiniboine. Dans la langue des Cris, population d’origine de cette contrée, Winnipeg signifie « boueux » (win) et « eau » (nippee). Un lac porte ce nom. La petite Agnès, à qui l’on a donné comme premier prénom de l’épouse du commandant du navire,  est née sur l’océan. America, pour la destination. Winnipeg, pour marquer son lieu de naissance. Un navire.

     Dans Les brigades de la mer, Gilles Hertzog, curieusement, fait l’impasse sur ce qui fut incontestablement un premier épisode, heureux celui-là, du voyage du Winnipeg. Mais s’agissant de raconter l’histoire d’une compagnie hors norme, il a, non sans raison, quitte à mettre en exergue le rôle de ses  parents, préféré mettre l’accent sur leur déconvenue  à leur arrivée à Valparaiso.

     

    Kermouster dans la sillage du "Winnipeg"

     Quelques moments de détente pour  Marcelle et Paul Hertzog. (Photo DR)

     

    De nombreux Kermoustériens ont connu Paul et Marcelle Hertzog. Bien avant d’y avoir trouvé demeure, en 1954, ils étaient des habitués de ce qui était encore un vrai village. En remettant en lumière l’odyssée du Winnipeg, il convenait donc de braquer également le projecteur sur cette famille qui a pris racine à Kermouster voilà plus d’un siècle.

     Les époux Hertzog s’y sont ancrés dans le sillage des parents de Marcelle Hertzog, Marcel et Marguerite Cachin. Né à Paimpol il y a cent cinquante ans (20 septembre 1869), Marcel Cachin est l’un des fondateurs du Parti communiste français. Tout Kermoustérien digne de ce nom ne peut plus ignorer cela. Dans une chronique datée du 19 octobre 2016, j’avais signalé la publication d’un petit livre, Marcel Cachin, science et religion, à la rédaction duquel avait participé Daniel Hertzog. Mais l’engagement et l’action politique de cet homme étaient déjà bien connus de tous. Pour ce qui est de son épouse, peut-être pas. 

     C’est à l’occasion d’un congrès des socialistes français à Lille, prélude au  congrès de l’Internationale Socialiste, qui s’est tenu, dans la foulée, à Amsterdam en 1904, que Marcel Cachin a rencontré celle qui allait devenir, deux ans plus tard, sa femme, Marguerite David Vanvien, plus communément appelée Lilite,  née à Paris en 1879, mais ayant vécu à New York jusque ses vingt-cinq ans. Ses parents avaient tenté leur chance aux Etats-Unis en 1881 et c’est en tant que  membre du Socialist Labour Party qu’elle s’était rendue en Europe. Pendant son adolescence, Lilite David Vanvien aura passé trois ans à Paris dans sa famille maternelle pour y parfaire ses études de français. 

    Marcelle Hertzog a 28 ans quand elle prend part à l’aventure du Winnipeg. En tant que médecin pédiatre. Comme sa sœur Marie-Louise, avocate, elle partage l’idéal communiste des parents. Elle est mariée à Paul Hertzog depuis trois ans. Paul Hertzog, fils d’ Eugène Hertzog, maire de Colmar, est également médecin. Bien que né dans un milieu conservateur alsacien, il a lui aussi adhéré au parti communiste. C’est donc également par conviction politique qu’ils ont accompli cette action humanitaire.

    Dés les premiers mois de l’année 1939, Paul et Marcelle Hertzog étaient déjà sur le terrain, à Cerbère, dans les Pyrénées Occidentales. Dans le cadre de la Centrale sanitaire internationale, ils œuvraient auprès des Républicains espagnols ayant fui leur pays. Quand le Winnipeg largue les amarres, le 4 août 1939, ils  n’ont alors qu’un seul enfant, Daniel, né au mois de février. Ils l’ont confié aux bons soins des parents de Marcelle. Marcel et Marguerite Cachin demeurent alors dans leur pied-à-terre de Lancerf.

     

    Kermouster dans la sillage du "Winnipeg"

     Débarquement des réfugiés à Valparaiso (Photo DR)

     

     Après un mois de navigation, marquée, en mer des Caraïbes, par la crainte d’une épidémie généralisée de la typhoïde – Seulement trente cas seront finalement avérés – le Winnipeg est à destination. Le 3 septembre 1939, le jour même de la déclaration de guerre de la France et l’Angleterre à l’Allemagne. Mais depuis la veille, le Front Populaire n’est plus que chimère en France, le PCF vient d’être interdit. En cause : le pacte de non-agression germano-soviétique signé le 23 août précédent.

     Au sein de l’équipage  du Winnipeg, en grande partie encarté, ce retournement de l’histoire va, une fois connue la nouvelle, interpeller au plus haut point, mais l’idéal communiste ne faiblira pas. Les dissensions qui sont apparues au cours de la traversée entre l’état-major et les marins de cette sensibilité vont, sur rade de Valparaiso, se trouver exacerbées. Du fait notamment des agissements d’un commandant qui, dès le départ, ne semble pas avoir été en symbiose totale avec son équipage.

     Une partie de l’équipage est aussitôt arrêtée par des militaires chiliens. Ainsi que des membres de l’équipe médicale. Au prétexte d’avoir voulu susciter une mutinerie ayant pour objectif de livrer le navire aux Soviétiques. On reproche même à Paul et Marcelle Hertzog d’en avoir été les instigateurs. L’avenir prouvera qu’il n’en était rien et que l’équipage souhaitait tout simplement regagner la France au plus vite, avec un commandant ayant toute sa confiance. Après les avoir incarcérés dans une prison militaire de Valparaiso, les autorités chiliennes vont alors décider de renvoyer les soi-disant mutins chez eux, par un autre navire que le Winnipeg.

     Quand l’Aconcagua, le paquebot chilien chargé de les transférer jusqu’à l’entrée du canal de Panama, côté Pacifique, quitte Valparaiso, Paul et Marcelle Hertzog sont à bord. Mais Paul Hertzog ayant, entre-temps, contracté à son tour la typhoïde, il sera débarqué, avec son épouse, à Coquimbo, un port du Chili du Nord. Il y sera soigné dans un hôpital tenu par des religieuses catholiques, auxquelles Marcelle Hertzog ne sera pas sans prêter main forte durant tout ce séjour qui durera un bon mois. C’est à Boulogne, après être passés en Angleterre que Paul et Marcelle Hertzog débarqueront clandestinement, en décembre 1939.

     Le 8 janvier 1940, alors qu’ils ont rejoint Lancerf, ne pouvant plus espérer vivre sans risque à Paris, Paul et Marcelle Hertzog sont arrêtés, puis emprisonnés au fort du Hâ à Bordeaux. Même sur les rives du Trieux les communistes ne sont plus en odeur de sainteté.  Ils vont retrouver dans cette prison tous les autres membres de l’équipage qui y ont été amenés aussitôt qu’ils eurent mis le pied sur un quai de Bordeaux.

     Cette affaire de mutinerie se soldera par un non lieu, mais Paul Hertzog n’en aura pas fini avec les nouveaux dirigeants de son pays. Il sera de nouveau arrêté le 5 septembre 1941 par la Gestapo, avec son beau-père cette fois. Ils seront emprisonnés dans un premier temps à Rennes puis transférés à La Santé à Paris.

     Pour avoir accepté de signer une lettre condamnant les attentats contre les soldats allemands, ils seront remis en liberté quelques semaines plus tard. Cela sera reproché à Marcel Cachin à la Libération, mais celui qui sera resté le doyen de l’Assemblée nationale jusque sa mort le 12 février 1958, à 88 ans, sera totalement blanchi.

     Daniel Hertzog n’a eu de cesse, depuis ces dernières années, d’agir pour adjoindre aux cérémonies du 80ème anniversaire du Winnipeg un hommage spécifique à ses parents. Après avoir découvert le nom d’Agnès America Winnipeg dans les registres de la mairie du 1er arrondissement de Paris, bureau d’enregistrement des naissances sur un navire, il s’est rendu à Valparaiso (Vallée Paradis) en janvier dernier. C’est à Vina del Mar, une proche localité de cette grande ville côtière, qu’Agnès America Winnipeg Bollada aura passé l’essentiel de sa vie. Mariée à 19 ans, elle donnera à son tour la vie à deux enfants, Elizabeth et Marco.

     Autour de la table familiale, en présence de ses parents, on parla souvent du Winnipeg, mais ce n’est qu’à l’occasion de la célébration du 50ème anniversaire de sa naissance qu’Agnès America Winnipeg a senti le besoin de renouer avec ses origines basques  Elle ne pouvait plus se satisfaire de cette double nationalité chilienne et française. Ce désir profond l’amènera à prendre contact directement avec Felipe Gonzalez, alors chef de gouvernement d’une Espagne aux couleurs du socialisme.

     

    Kermouster dans la sillage du "Winnipeg"

     

     

    C’est un livre écrit par Jaime Ferrer Mir (Les Espagnols du Winnipeg, le bateau de l’espoir), lui-même fils d’un émigrant catalan ayant fui le franquisme à bord du Winnipeg,  qui va lui valoir l’écoute du roi d’Espagne. Trois mois plus tard, le consulat d’Espagne au Chili lui remettra son passeport espagnol.

     Après le décès de son mari en 1994, Agnès America Wennipeg se remariera. Elle est aujourd’hui l’heureuse grand-mère de cinq petits enfants.

     D’autres livres et de nombreux articles de presse ont rappelé l’histoire du Winnipeg. Au début de ce mois de septembre, les Editions L’Autre Regard d’Albi ont publié un petit livre, Le voyage du Winnipeg, un exil différent,  écrit par Béatrice Barnes, auteure et metteuse en scène, historienne de formation, et illustré par Madeleine Tirtiaux, peintre et illustratrice belge, C’est alors qu’elle s’occupait d’un centre d’éveil artistique pour enfants et adolescents dans l’Aude, que Béatrice Barnes, qui connaissait déjà le Chili pour y avoir vécu, a entendu parler du Winnipeg. Elle est alors retournée dans ce pays pour se porter à la rencontre de personnes ayant un rapport direct avec cette histoire.

     

    Kermouster dans la sillage du "Winnipeg"

     

     Son récit s’appuie presque exclusivement sur les souvenirs d’un homme qui avait 13 ans lors de cette traversée. Elle a rencontré  Agnès America Winnipeg. « Ce qui m’a beaucoup ému, dit-elle, c’est qu’elle se posait la question de son lieu de naissance exact. C’est la fille de Philomène Gaubert, infirmière à bord, qui me l’apprendra plus tard. »  Par 42°53 ‘’ Nord et 12°00 Ouest, comme déjà indiqué.

     Hélas ! Erreur regrettable dans cette narration illustrée. On y lit que la naissance a eu lieu le 8 août, alors que c’est bien le 6 août 1939 que la petite fille a vu le jour comme cela est notifié dans le rapport du commandant Gabriel Pupin, celui-là même qui suscitera la colère d’une grande partie de son équipage. « Je soussigné Pupin Gabriel, Capitaine au long-cours, Commandant le paquebot Winnipeg, déclare avoir enregistré à nord, le SIX AOÛT 1939, la naissance de Agnès America, fille de Alonzo Mérino Eloy, quarante ans, et de Boyada Incera Piedad, trente et un ans, née sur le navire par 42°53’’ Nord et 12°00 Ouest. »

     

    Kermouster dans la sillage du "Winnipeg"

     Un bloc opératoire. Une pouponnière pour isoler les nourrissons. Tout avait été mis en place pour faire face sur le plan médical. Au premier plan, tenant un bébé dans ses bras, l'infirmière en chef Philomène Gaubert (Photo DR)

     

     Tout au long de ses recherches, Daniel Hertzog aura, quant à lui,  maintenu le contact avec l’ambassade du Chili à Paris, et c’est ainsi que cette dame, accompagné de sa fille Elisabeth, a découvert les rives du Trieux. Quoi de plus compréhensible, en effet, que de faire venir, à Kermouster, cette femme qui a vu le jour sous le regard de vos parents. Tout un symbole pour la famille Hertzog qui n’a eu de cesse, au-delà de l’aventure du Winnipeg, d’être en prise avec la politique et, par ricochets, avec ce monde des arts qui confère à Kermouster une certaine notoriété.

     Est-ce en 1916 ou en 1917  que Madame Cachin va rencontrer un certain Charles Thorndike sur le marché de Tréguier ? Daniel Hertzog ne peut le préciser. Ce qui est sûr c’est que cette rencontre va être déterminante puisque cet artiste peintre qui vit entre Paris et la Côte d’Azur s’est également fait construire une maison à Kermouster, au tout début du siècle dernier (Chronique du 1er novembre 2016 : Charles Thorndike, brancardier de la Grande Guerre). Entre un Américain et une Franco-Américaine, point de barrière linguistique et c’est ainsi que les Cachin ont, entre les deux guerres, fini par faire des aller retour entre Lancerf et Kermouster, quand leur temps libre les amenait à séjourner en province. La famille a donc pris pied dans ce village voilà plus d’un siècle.

     Charles Thorndike a-t-il fait connaître  Paul Signac, un artiste peintre libertaire, à Marcel Cachin, ou Marcel Cachin à Signac ? Signac aura souvent séjourné à Lézardrieux entre 1923 et 1940 et la maison des Thorndike aura été un port d’attache, également  pour de nombreux autres peintres venus trouver l’inspiration sur les rives du Trieux. Entre autres Henry de Waroquier, Maximilien Luce, George Rouault, Henri Joly, également marchand de tableaux,  mais aussi Henri Matisse. Picasso n’y est jamais venu, mais il fut de longues années durant un camarade de route des dirigeants du Parti Communiste Français, donc de Marcel Cachin.

     

    Kermouster dans la sillage du "Winnipeg"

    Illustrant la couverture du livre Marcel Cachin, science et religion, livre postfacé par Daniel Hertzog, le portrait de son grand-père dessiné par Picasso

     

    Il convient dès lors de rappeler que Charles Cachin, le fils aîné de Marcel Cachin, lui aussi chirurgien, a épousé Ginette Signac, la fille de l’artiste peintre et de Jeanne Selmersheim-Desgrange (1877-1958), elle-même artiste peintre. De cette union naîtra Françoise Cachin (1936-2011) qui sera directrice des Musées de France après avoir dirigé le Musée d’Orsay. Le souffle de la création artistique aura ainsi soufflé fortement depuis un siècle sur ce hameau à mille lieux de Paris et des autres carrefours de la vie intellectuelle.

     Paul et Marcelle Hertzog auront vécu plusieurs semaines chaque année à Kermouter. Paul Hertzog est mort en 1997, Marcelle Cachin-Hertzog en 1998. Leur idéal communiste ne se sera pas atténué avec le temps. Marcelle Cachin a été élue députée sous cette étiquette au lendemain de la guerre, de 1946 à 1951. En 1980, elle a publié aux Editions sociales Regards sur la vie de Marcel Cachin, en hommage à son père. Son mari, quant à lui, aura été, dès l’après guerre un chirurgien très apprécié, notamment dans le gotha communiste.

     A la mort, début des années 1970, d’Henri Donias, fils naturel d'Henriette Thorndike, adopté par Charles Thorndike, Paul et Marcelle Hertzog hériteront de leur maison.

     

     Les bateaux de l’espoir

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     Evoquer l’odyssée du Winnipeg, c’est mettre l’accent sur ces tragédies qui se sont nouées et se nouent encore sur toutes les mers du globe. Depuis le Mayflower à l’Ocean Pacific Le premier transportait, en 1620, des dissidents religieux anglais, les Pilgrims fathers, le second n’a de cesse, en Méditerranée, après avoir pris le relais de l’Aquarius, de sauver des migrants qui fuient la guerre ou une situation économique aggravée par le réchauffement climatique. On ne va pas ici  énumérer les noms de tous les navires qui ont, entre-temps,  porté secours à des candidats à l’exode, mais, ne serait-ce qu’à travers quelques exemples, il me semble nécessaire de prolonger l’histoire du Winnipeg pour souligner à nouveau une triste réalité qui, comme on a tout lieu de le craindre, va continuer à générer de l’émotion tout en suscitant bien des controverses voire de la résignation.

     Sur les quais du port de Sète, il se trouve certainement des anciens qui ont assisté au départ  du President Warfield le 11 juillet 1947, avec 4500 personnes à bord. Officiellement, pour la Colombie. Mais ce sera la Palestine. Aussitôt rebaptisé Exodus, ce navire traîne derrière lui l’horreur des camps de la mort. Ses passagers sont des survivants de la Shoah.

     Plus près de nous. Il y a tout juste quarante ans. C’est un navire français, L’île de Lumière qui va en avril 1979, illustrer le drame qui se noue au large des côtes du Vietnam et du Cambodge. Cette fois, il s’agit de se porter au secours de migrants qui fuient le régime communiste de ces pays. Sur ce navire de la Compagnie des Chargeurs Calédoniens, un équipage de 17 membres, des métropolitains, des Kanaks, des Hébridais et des Wallisiens et une équipe médicale dirigée par le docteur chirurgien Bernard Kouchner.

     Trois ans plus tard, le « French Doctor », comme on appellera désormais le créateur de l’association Médecins sans frontières, est à bord du Goelo, le caboteur de la Société Bretonne de Cabotage, plus communément appelée Armement Garnier sur les quais de Paimpol. Depuis 1975 ce sont quelque 850000 personnes qui ont fui ainsi leur pays tout en sachant que dans le Golfe du Siam et en Mer ce Chine ils devenaient des proies faciles pour les pirates thaïlandais. Epaulé par l’aviso-escorteur Balny, qui souligne l’engagement du gouvernement socialiste de l’époque,  le Goelo récupèrera 362 personnes. Une goutte d’eau dans un océan de détresse. Mais pour l’équipage du navire paimpolais restera le sentiment du devoir accompli.

     Dans des contextes différents et pour des raisons n’ayant guère de similitudes, si ce n’est celle du théâtre des opérations, le vaste océan, le Mayflower, le Winnipeg, l''Exodus, l’ Île de Lumière, le Goelo, l’ Aquarius, l’Ocean Pacific sont révélateurs d’un état de fait qui perdure. L’incapacité qu’il y a dans un monde pétri d’intelligence, artificielle ou non, de trouver le chemin de la tolérance si ce n’est de la concorde.

     Tous les observateurs en conviennent. La mer va continuer à faire voguer des « bateaux de l’espoir ». La mer va continuer, au gré de ses humeurs, à dévorer des hommes, femmes et enfants en quête d’une terre d’asile. Quelles que soient nos appréhensions, il faut agir pour enrayer cette spirale mortifère.

     Le principe du « chacun chez soi »  ne résiste pas à l’état de santé du monde. C’est quoi un chez soi quand les bombes sifflent au-dessus de votre toit ? C’est quoi un chez soi quand on constate que le champ ne reçoit plus la moindre goutte d’eau et que l’estomac se noue d’impatience ?  La sècheresse que l’on vient de connaître ne peut que nous alerter sur ce qui nous attend si les nations n’arrivent pas à se mettre d’accord pour freiner, autant faire se peut, le réchauffement climatique.

     Cette semaine, un ancien ministre communiste, Anicet Le Pors, ancien membre du Haut Conseil à l’intégration, est venu parler de ce douloureux problème devant les membres de l’Université du temps libre de Paimpol. Au cœur de cette problématique, le droit d’asile. Ce droit d’asile qu’Emmanuel Macron dit vouloir protéger en le réformant : «  Si nous laissons le droit d’asile devenir objet de détournement, de trafic, il disparaîtra », a-t-il déclaré. « Ce ne seront pas les démocrates qui le feront disparaître, ce seront les autoritaires élus par des peuples qui auront peur et qui diront que ces gens-là ne sont pas sérieux et ne nous protègent plus de rien ». Pas sûr qu’entre l’ancien ministre de François Mitterrand et le président on décline de la même façon la liste des solutions qu’il convient de mettre en place pour que celles-ci créent l’unanimité. L’impératif humanitaire nous concerne tous.

     De là, où nous sommes, nous autres, simples citoyens, nous ne pouvons que nous sentir  impuissants face à la complexité du problème. Sommes nous pour autant dédouanés de toute contribution? Pour ma part, je renouvelle la suggestion que j’ai émise dans une précédente chronique, le 4 février 2018 (Migrants, du monde à la commune). Je soulignais alors le rôle que pourrait jouer une commune de la taille de Lézardrieux en accueillant ne serait-ce qu’une famille. Je lance à nouveau cette bouteille à la mer.

     Un jour, un homme et son épouse, originaires du Pays basque espagnol ont pu franchir la coupée d’un bateau de l’espoir. Ce bateau s’appelait Winnipeg.

     


  • Commentaires

    1
    Nicole guillien
    Lundi 7 Octobre 2019 à 05:33
    Magnifique article,merci pour ce rappel de l histoire, du combat pour la liberté et pour le rappel à la fraternité.
    2
    Sabine Weil
    Lundi 7 Octobre 2019 à 12:24

    Merci à l'auteur de ce texte passionnant de nous livrer, pour l'essentiel, un travail d'historien, malgré la proximité des personnes impliquées.

    La question de l’accueil des demandeurs d'asile nous concerne et nous concernera de plus en plus en effet. Quelques mairies sur l’hexagone ont déjà accompagné des projets remarquables; ce n'est pas encore le cas  en Trégor Goélo. Mais une association proposant des actions concrètes pourrait peut être entrainer une réelle implication. Qui est partant?

      • Lundi 7 Octobre 2019 à 12:39

        Ayant lancé ma "bouteille à la mer", je me dois d'être cohérent avec moi-même. Je suis donc partant pour m'associer à un groupe de réflexion, le plus large possible, c'est-à-dire susceptible, dans ma commune, d'accueillir en son sein des gens peu favorables à cette idée. Il faut écouter les craintes. En analyser le pourquoi. Je suis persuadé qu'en acceptant dé débattre de cette façon nous pourrons recueillir un plus fort assentiment.

    3
    Sabine Weil
    Samedi 12 Octobre 2019 à 13:30

    A deux, dont une paimpolaise, nous n'irons pas loin...?

    4
    Dimanche 13 Octobre 2019 à 09:11

    Deux à s'exprimer. Ce n'est pas beaucoup effectivement. Mais je suis persuadé que nous ne sommes pas seuls à penser que l'on se doit d'agir pour, là où nous sommes, contribuer à bâtir une ébauche de solution.

    Une petite ville de la taille de Lézardrieux a certainement la capacité d'agir par elle-même. Mais s'agissant d'aider le pays tout entier à faire face à un drame humain qui va perdurer, elle ne serait pas sans recevoir l'appui financier, si ce n'est logistique, des collectivités, à commencer de l'Etat.

    Je ne mésestime pas le haut degré d'appréhension qui immerge la majorité d'entre nous. La récente actualité ne peut que l'avoir renforcé.

    Comment convaincre qu'en accueillant une famille, le critère qui convient le mieux pour une ville dépassant à peine le millier d'habitants, nous nous offrons l'opportunité de mettre en adéquation nous préceptes de générosité et l'exigence qu'il y a à mieux connaître l'autre, l'étranger? 

    Continuons à jeter des "bouteilles à la mer"! 

     

    5
    Virginie Picaut
    Mardi 3 Décembre 2019 à 15:49

    Bonjour, 

    Je cherche à joindre Daniel Hertzog pour l'inviter au prochain salon du livre du pôle de l'Etang-Neuf, musée de la Résistance en Argoat. Auriez-vous des coordonnées à me transmettre ? 

    Merci d'avance pour votre aide

    Cordialement

    Virginie Picaut

    Animatrice du patrimoine

      • Mercredi 4 Décembre 2019 à 09:14

        J'ai transmis votre demande à Daniel Hertzog, dont je ne peux vous donner les coordonnées. S'il y répond favorablement, il cherchera à vous contacter via le musée de la Réistance.

        Bien à vous

        Claude Tarin

         

         

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