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Une leçon de dessin

 

« J’ai sauté sur mes pieds comme si j’avais été frappé par la foudre. J’ai bien frotté mes yeux. J’ai bien regardé. Et j’ai vu un petit bonhomme tout à fait extraordinaire qui me considérait gravement. Voilà le meilleur portrait que, plus tard, j’ai réussi à faire de lui. Mais mon dessin, bien sûr, est beaucoup moins ravissant que le modèle. Ce n’est pas ma faute. J’avais été découragé dans ma carrière de peintre par les grandes personnes, à l’âge de six ans, et je n’avais rien appris à dessiner, sauf les boas fermés et les boas ouverts. » Ainsi s’exprime Antoine de Saint-Exupéry après avoir nous avoir fait découvrir ce Petit Prince, alors qu’il se trouve perdu dans le Sahara, suite à une panne de moteur de son avion.

« S’il vous plaît…dessine moi un mouton ! » C’est en entendant cette phrase que le narrateur de ce conte fantastique, qui a émerveillé des générations de lecteurs, se réveilla pour ouvrir les yeux sur ce petit bonhomme surgi dont je ne sais où, si ce n’est d’une passion sommeillante pour le dessin d’un gamin devenu aviateur puis écrivain.

Dessiner ! Savoir tenir en main le crayon pour lui faire épouser ce que l’on voit ou ce qui nous trotte dans la tête. Nous sommes hélas les plus nombreux à ne pas avoir su donner suite à ce qui fut notre premier moyen d’expression, bien avant que l’on puisse coucher sur le papier les vingt-cinq lettres de notre alphabet.

Pour Saint Exupéry, le destin a coupé court à un autre talent, sous-jacent celui-là, puisqu’il n’aura pas eu l’heur de savoir que son petit bonhomme, tel qu’il l’avait dessiné en 1942, allait connaître un succès planétaire. Tout laisse à penser que l’écrivain aviateur, disparu en mer au large de Marseille le 31 juillet 1944, avait également en lui un devenir de dessinateur.

 

Dessiner !  Plus facile à dire qu’à faire.

 

Une leçon de dessin

 

C’est à une véritable leçon de dessin, bien qu’il se défende être venu à Kermouster jouer le professeur, que nous avons été conviés, salle Ti ar skol, tout au long de cette semaine. Jacques Miquel, un ancien ingénieur en hydraulique d’EDF, aura attendu la retraite pour remettre en mouvement cette passion du dessin qui ne l’avait jamais quitté. Une exposition qui tranche du tout au tout avec les thématiques et techniques qui nous sont généralement proposées en ces lieux.

Des « Nus » ! De mémoire de néokermoustérien, du jamais vu. Des dessins ! Peut-être, mais rarement accrochés aux cimaises de ce qui fut une classe de l'ancienne école du village. Jacques Miquel, quant à lui, n’a pas fait dans la demi mesure ; du dessin, rien que des dessins, des nus, rien que des nus, des croquis réalisés depuis une dizaine d’années, dans le cadre d’un atelier animé par l’association Du Dessin (lire ci-après). Une exposition  harmonieusement présentée, au fil de la chronologie.

 

Une leçon de dessin

 

Une exposition pour initiés ? C’est certainement le ressenti qu’auront eu nombre de visiteurs, vous même peut-être. Bien qu’étant totalement infichu de dessiner à main levée un mouton ou, comme Jacques Miquel, un corps humain prenant différentes poses, je me suis, quant à moi, laissé prendre au jeu du désir de faire puisque, au-delà de la technicité, m’est apparue la satisfaction que l’on peut éprouver quand on a, en l’espace de trois, cinq ou sept minutes, su épouser, au fusain, à la gomme, au crayon aquarelle, à la plume d’oie ou  au pinceau fin, la courbe d’une jambe, la pliure d’un bras, les rondeurs d’un corps qui se livre à votre regard. Un exercice répété maintes fois lors de séances de pose de deux heures et qui transforme le modèle en une multitude de personnages.

S’il y a une notion qui revient souvent dans l’échange avec Jacques Miquel, c’est celle qui évoque le plaisir. Depuis bientôt treize ans, au sein de cette association Du Dessin, Jacques Miquel a vu ce plaisir se renforcer au fur et à mesure des confrontations avec les modèles. Avec, pour ce qui le concerne, un goût prononcé pour l’art du monotype sur verre encré.

Si vous voulez en savoir un peu plus sur cette technique, ce ne sont pas les informations qui manquent sur la Toile.

 

 

Une leçon de dessin

Une leçon de dessin

Ces deux dessins qui ne font qu’un par le simple jeu du transfert illustrent cette technique dite du monotype que Jacques Miquel apprécie tout particulièrement. 

 

Les yeux de Claudia

 

Ce goût du dessin, Jacques Miquel l’a toujours eu en lui, mais il l’aura exercé par délégation de longues années durant. À défaut de pouvoir s’y adonner pleinement, en raison d’un métier fort prenant, il aura su inconsciemment conserver la maîtrise du trait au travers de l’œuvre de son épouse Claudia Beldran, dont le talent s’est exprimé par le dessin puis par la sculpture. Il faut savoir que c’est en à peine trois minutes qu’Auguste Rodin couchait sur le papier ce qui allait devenir une œuvre façonnée dans la glaise ou coulée dans le bronze

Comment ne pas voir d’ailleurs à travers cette exposition, un hommage appuyé à cette épouse qui, pour des raisons de santé, n’aura pas pu être à ses côtés tout au long de cette semaine. Cette série de dessins, qui d’emblée attirait le regard, illustre de fort belle façon la reconnaissance que Jacques Miquel éprouve envers cette  compagne de toujours.

 

Une leçon de dessin

 

C’est au Chili que Jacques Miquel et Claudia Beltran se sont rencontrés, dans une salle des Beaux Arts de Santiago. Jacques Miquel effectuait alors son service au titre de la coopération et meublait ses temps morts en assistant à des cours de dessin et de sculpture. Cupidon a fait le reste et c’est aux Beaux Arts de Paris que Claudia a pu, par la suite, redonner cours à son talent.

 

Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire

J’ai vu tous les soleils y venir se mirer

S’y jeter à mourir tous les désespérés

Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire

 

Jacques Miquel aurait pu légender cette série de dessins, réalisés il y a une quarantaine d’années, par ces vers extraits d’un recueil de poèmes, Les yeux d’Elsa, tant sa démarche rejoint, ici, celle de Louis Aragon.

Certes, sa plume se limite, quant à elle, à lister les sentiments qu’il semble avoir perçus alors qu’il dessinait les yeux de son épouse, mais elle a autant de charge émotionnelle : « Endormis, réveillés, interrogatifs, dubitatifs, inquisiteurs, tristes, déçus, joueurs, rigolards, tels sont les yeux de Claudia. » Jacques Miquel, en dévoilant cette part d’intimité, nous aura rappelé que les apparences sont souvent trompeuses. Sous son allure de colosse, un cœur plein de tendresse. Question : peut-on peindre ou dessiner sans aimer ?

 

Regards croisés

 

Une leçon de dessin

 

Une leçon de dessin

 De gauche à droite: Jacques Miquel, Emmanuel Lepage, Laurence Gauffeny, Jean-Marie Jacquot et Anthony Nouyoux dont des dessins ont complété cette exposition. Tous membres de l'association Du Dessin.

 

Une leçon de dessin

 

Deux dessins de la main de Claudia Belbran venaient, par ailleurs, compléter cette exposition, mais Jacques Miquel en a saisi l’opportunité pour, également, marquer sa reconnaissance à tous ceux qui ont accompagné son retour au dessin,  lors des séances de travail organisées par l’association Du Dessin.

Le jour de l’ouverture de l’exposition, quatre de ses collègues ont pu faire acte de présence, dont Emmanuel Lepage, que les amateurs de BD ne peuvent ne pas connaître, et Jean-Marie Jacquot, son voisin à Lanmodez, artiste peintre qui a maintes fois exposé ses huiles et aquarelles dans cette même salle. Il s’est agi de faire croiser les regards, comme cela se fait lors des séances de travail, pour bien souligner combien un même modèle peut donner lieu à des dessins différents.

 

Une leçon de dessin

 

De cette immersion dans l’univers du dessin, je retiens surtout que l’on se doit de ne pas confondre esquisse et croquis. Ce sont des croquis, c’est-à-dire des dessins achevés, que Jacques Miquel nous a présentés. Les seules esquisses sont celles qui illustrent ce triptyque dont la reproduction sur carton est un aboutissement.

Que le maître me pardonne si, à la lecture de ce compte-rendu, il découvre que je n’ai pas tout bien compris !

 

 

                                                                                                                                                    Claude Tarin

                                                                                                                                  Dimanche 15 août 2021

 

 

L’association Du Dessin

 

Une leçon de dessin

 Jacques Miquel et Emmanuel Lepage

 

A l’origine de cette association, le dessinateur, scénariste et coloriste de bande dessinée Emmanuel Lepage. « Je venais de m’installer près de Saint-Brieuc, dit-il, et je ne trouvais pas de cours du soir de modèle vivant comme j’ai aimé le pratiquer à Rennes ou à Aix. Une amie souhaitait devenir modèle et j’ai cherché des gens que cela pouvait intéresser. »

D’abord à Ploufragan, puis à Trémeloir, Emmanuel Lepage est parvenu à entraîner dans son sillage, dans un tout premier temps, Dominique Fajnzang, une plasticienne, puis un groupe s’est constitué et a débouché, il y a quatre ans, sur la création d’une association. « Tout le monde peut y venir, précise Emmanuel Lepage. Pas de conditions, « juste l’envie de dessiner. » Mais il insiste sur ce point : « je n’anime pas l’atelier ; chacun dessine et il n’y a pas de « professeur » ou « d’élève ». À l’issue de la séance, on se montre les dessins ; on fait des commentaires…souvent bienveillants. »

Pour tout renseignement :  <leemmanuel@wanadoo.fr>

Je ne vais pas ici citer la liste des albums réalisés par Emmanuel Lepage, mais si vous n’avez pas l’heur de connaître ce talentueux dessinateur, je me contente de reproduire cette illustration extraite d’un de ses tout derniers opus: Ar Men : l'Enfer des enfers. Embarquement immédiat !

 

Une leçon de dessin

 

 

 

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