« Y a plus de monde à cause du beau temps ». Plein soleil ce mardi ; jour de marché. Le marché ? Théâtre populaire, au sens noble du terme ; noble de noble ; théâtre dont nous sommes tous acteurs sans le savoir ; quoique. « C’est ti qu’ils sont bios tes artichauts ! » La fidélité entre le vendeur et le client balaye les bonnes règles oratoires. Chacun dans son rôle triture à souhait le vocabulaire ; sourire aux lèvres ; histoire d’oublier tous les problèmes ; le temps d’un échange. Que dis-je ? D’une négociation. « Un kilo, t’a dit ? Y a trente grammes en plus. Ça t’va ! » « T’as toujours la main lourde. C’est bon pour moi… t’as eu le temps d’aller à la marée ? ». « J’chuis pas à la retraite comme toi ! ». Ça ne vole pas haut, mais est-ce le bon moment pour prendre de la hauteur ? Tailler une bavette au ras des pâquerettes pour le simple plaisir d’échanger, c’est bon pour le moral.
« Y a plus de monde à cause du beau temps ». Du monde, il y en avait en effet ce mardi matin. Ça sentait comme qui dirait les vacances scolaires ; même s’il n’y avait pas de gamins à se faufiler entre les échoppes. Un marché en semaine, c’est surtout le rendez-vous des cheveux gris. Surtout…à cause du soleil. Mais pas que. Ce mardi, ça cause même étranger. La cause ? Le soleil ; incontestablement. Un été indien ? L’étoile du jour s’est faite désirée cette année. Malgré que...Non ! Pas de que après malgré ; sauf à une exception près ; mais passons ! Soleil rare…à cause du réchauffement climatique. Allez comprendre !
« Y a plus de monde à cause du beau temps ». C’est à cause de cet à cause que j’en suis à pondre quelques lignes. Pour me moquer ? Que nenni ! D’abord, parce que souvent je me surprends moi-même dans une conversation à commettre cette faute de langage ; laquelle, après avoir écorché l’oreille du maître, m’aura souvent valu remontrance, assortie parfois d’une bonne gifle. Fallait qu’ça rentre à cette époque qui frise ses trois quarts de siècle. Par la porte ou par la fenêtre. Il m’arrive encore de la laisser glisser sur l’écran de l’ordinateur ; à cause…de ces doigts qui se mélangent les pédales sur les touches du clavier. Ô vieillesse ennemie…
Parler. Le bien parler. Je ne viens pas ce jour tirer à boulets rouge sur tous ces compatriotes, instituteurs, professeurs, acteurs, comédiens qui ont veillé et veillent encore à ce que la langue de Molière ne s’écorche pas plus qu’il ne le faut. Pour qu’elle puisse, à l’instar des poètes, comme l’a si bien chanté Léo Ferré, « continuer à mettre des couleurs sur le gris des pavés ».
Ce n’est pas un langage châtié que l’on perçoit sur la place du marché, mais de la poésie qui ne dit pas son nom. Elle cause du bien être ; même si on met sous silence tout ce que l’on a sous la langue.
La politique, par exemple. Là il faut être sûr que la personne avec qui l’on cause épouse la même cause ; au moins à quelques variantes près. Mais surtout, bien se garder d’élever le son de la voix. Disons qu’à regret, il s’entend de plus en plus ouvertement des propos que l’on pensait devoir jamais ne plus entendre dans ce pays qui sait où aurait pu le conduire le totalitarisme si des gens, ne parlant pas la même langue que nous, nous avaient pas donné un sérieux coup de main. Pour l’heure ce sont des hommes et des femmes coiffant la calot républicain qui veillent à ce que chacun trouve son plaisir à farfouiller dans les dédales du marché. Y souffle encore le vent de la démocratie. Pourvu que ça dure !
Le marché, théâtre populaire. La comédie humaine y a également toute sa place. Le peuple, même quand il parle la même langue, n’est pas un, il est multiple. C’est ce qui fait qu’on a tant de difficultés à se comprendre. Faute d’efforts réciproques. Mais là, il ne s’agit pas d’un problème de règle grammaticale. Cela relève d’un vécu, du tempérament, de l’âge et que sais-je encore. Sachons causer ! Causons ! Écoutons-nous ! Comprenons-nous !
Je ne pouvais conclure cette chronique mercuriale sans parler de ce mot, de ce verbe dont j’ignorais tout jusqu’à présent. À cause…de n’avoir pas voulu, su ou pu prendre le temps de lire tout le dictionnaire. C'est chose faite à cause…Non grâce à France Inter, à Nicolas Stoufflet, animateur ô combien sympathique du Jeu des Mille Euros, mais surtout à cette auditrice de Sainte-Consorce, commune du Rhône, qui a posé une sèche aux deux candidats du jour. La question était celle-ci : « De quel verbe vient le participe passé issu ? ».
Comme des millions d’auditeurs me voici riche d’un nouveau savoir. Il s’agit du verbe Issir, verbe supplanté au XVIème siècle par Sortir. Un verbe qui ne se conjugue pas au présent, mais au passé composé, plus-que-parfait, passé antérieur ou futur antérieur
Je suis issu,
Tu es issu
Il est issu
Elle est issue
Nous sommes issus
Vous êtes issus
Ils sont issus
Elles sont issues
Je m’autorise à relayer. Il n’y a pas de droit d’auteur. À cause…de la marche du temps au cours de laquelle des mots usuels s’essoufflent. À Ayguemorte-les-graves, en Gironde, où a été enregistré ce radio-crochet, les candidats malchanceux ont été vivement applaudis quand Nicolas Stoufflet nous a donné la réponse. Issir, anciennement Sortir. Tout le monde, loin s’en faut, n’est pas lexicologue. Merci à cette auditrice de Sainte-Consorce.
Il ne nous reste maintenant qu’à espérer que nous serons, sans trop attendre, issus de ces temps anxiogènes.
Tout dépend maintenant de l’issue des élections aux États-Unis, pays clef dans les relations internationales. Il ne faudrait pas qu’à cause…
Phylactérix
Mardi 22 octobre 2024