I
ll m’aura fallu trois quarts de siècle pour pouvoir discerner parmi les babillages, les gazouillis et piaillements des oiseaux, la façon dont s’exprime la mésange charbonnière. Alors que sur la pelouse, un merle noir au bec jaune s’amusait à sautiller devant moi, peu farouche visiblement, presque enclin à venir becqueter dans le creux de la main, une mésange charbonnière, perchée sur une branche, me souhaitait son bonjour d’un dididi dédédé tonitruant. Rien à voir avec le tiu-idi tiu-idi tiu idi de la mésange à tête noire. L’expertise s’acquiert avec le temps. Ce dimanche 29 mars 2020 est à marquer d’une pierre blanche.
Tout en subodorant que la raison aurait dû me pousser à ne pas quitter la tiédeur des draps, je me suis levé comme de coutume à l’heure du berger, celle que nous fixe la nature, avec, cette fois, l’intention de braver l’interdit. Et c’est ainsi que j’ai pris le risque de franchir la petite centaine de mètres qui sépare notre maison du point de vue sur l’estuaire, sans prendre le temps de remplir mon bon de sortie.
D’ailleurs comment aurais-je pu motiver cette bravade ? Par la nécessité d’un bon bol d’air juste avant celui du café ? Par le désir irrésistible d’assister au lever du roi soleil ? Pas sûr que la maréchaussée aurait convenu de la validité de ces motifs et que je ne transgressais pas les règles à bon escient. Tout calcul fait, il m’en aurait coûté, à quelques centimes près, 1€35 du mètre si j’avais été pris en flagrant délit. Nous le savons depuis bien longtemps, le temps c’est de l’argent. Il y a des pas qui coûtent. Et c’est d’ailleurs pour ça que l’on a instauré l’heure d’été. Pour ne pas peser sur le PIB ou le CAC 40.
Si vous ne le saviez pas, je ne le savais pas moi-même, vous êtes, je le suis, excusables. C’est la faute à nos journalistes qui, débordés par cette méchante actualité liée au Covid19, ont complètement oublié de nous parler de ce marronnier. Un marronnier, dans le langage de la presse, c’est une actualité qui se répète tous les ans à la même époque, si ce n’est à la même date. Donc nous vivons à l’heure d’été !
Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que, ce dimanche 29 mars, l’été n’est pas au rendez-vous. Le soleil était bien là à l’heure dite, mais caché derrière une barrière nuageuse qu’un vent puissant, soufflant de l’Est, n’arrivait que très difficilement à disloquer. Dans les jardins, les arbres à thé (Leptospernum), les lilas de Californie (Céanothus), les magnolias (Magnoliaceae), les genêts (Cytisus) et autres arbustes dansaient joyeusement. Sur le bas -côté du chemin et face à l’océan, l’ail des ours (Allium ursinum) en faisait tout en autant. Toutes leurs fleurs donnent de la couleur au temps, si ce n’est une senteur, plus ou moins appréciée. Il a fait bon marcher dans l’air frais du matin. Et si j’en viens à étaler une connaissance tout aussi fraîche, c’est pour vous persuader que, grâce au latin, nous pouvons échapper à la terreur du seul Coronavirus.
Curiosité aidant, je me suis enquis, au retour de cette escapade, de vérifier si, comme je le croyais, l’instauration de l’heure d’été remontait à ses années noires où le monde se trouvait confronté à la crise pétrolière. L’or noir pesait sur les économies. Aussi, le 28 mars 1976, cela fait donc tout juste quarante-quatre ans, la France, celle de Giscard d’Estaing, réglait, à sa main, la course de la grande aiguille sur l’horloge du temps. Quatre ans plus tard, c’est l’ensemble des pays de l’Europe qui se mettaient au diapason.
J’en étais là, mais ignorant que l’histoire est riche de ces périodes où, pour des motifs divers et variés, les hommes ont cherché à maîtriser le temps pour le contraindre à respecter d’autres impératifs que ceux que nous imposent le Soleil, la Lune, Neptune, Jupiter et leurs complices.
De mes recherches matinales, j’ai découvert que c’est Benjamin Franklin qui évoque pour la première fois, ce dans le quotidien français Journal de Paris, la possibilité de décaler les horaires afin d’économiser l’énergie. Benjamin Franklin (1706-1790), un Américain de la première génération, un imprimeur qui a participé à la déclaration d’indépendance des Etats-Unis, dont il est un des signataires.
Un homme de bonne volonté puisque comme cela est rappelé dans sa biographie, il a participé à la fondation des premiers sapeurs-pompiers volontaires à Philadelphie, à celle de la première bibliothèque de prêt des Etats-Unis et fut l’inventeur du poêle à bois à combustion contrôlée. Mais c’est bien évidemment l’invention du paratonnerre qui lui vaut une reconnaissance éternelle. Brassens aura chanté ses louanges puisqu'il lui doit d’avoir pu mettre en chanson un coup de foudre inoubliable.
J’imagine aisément que l’irruption de ce décalage horaire ne va pas être sans conséquences, au moins quelques jours durant, dans des lieux de confinement où il faut à la fois gérer son propre temps et celui des enfants. Pour nous autres, Kermoustériens, elles seront moindres. La retraite nous confine dans un espace temps où il est urgent de ralentir sa progression.
Ce n’est pas l’envie de regrouper les citations les plus pertinentes relatives au temps qui m’a manqué, mais cela m’aurait conduit à abuser du vôtre.
Une fois encore, c’est à Jean-Jacques Rousseau que je vais accorder ma préférence. Rousseau écrit : « La jeunesse est le temps d’étudier la sagesse ; la vieillesse est le temps de la pratiquer. »
Pratiquons ! Pratiquons !
Le confinement : une question de temps.
Claude Tarin
Dimanche 29 mars 2020