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Ode à la joie

« L’Hymne à la joie qui conclut la 9e symphonie, c’est vraiment ce dont nous avons besoin en ce moment. Ce n’est pas seulement un hymne à la joie, c’est aussi un hymne à la fragilité. Le titre de la bibliographie sur laquelle je travaille, c’est Un génie fraternel. Je réécoute sans arrêt cette ode à la joie de Beethoven. L’ode à la joie, c’est l’ode à la vie dans toutes ses dimensions. » Eric Orsenna, Ouest-France des 21-22 mars 2020.

Joyeux ? L'être et le demeurer ? Par ces temps incertains,  la joie semble être aux abonnés absents. Pourtant, elle suinte toujours au fil des jours.

Puisant dans l’humour, souvent bien pensé et bien dosé, des vidéos nous rappellent que l’on est en droit de rire. La gymnastique du corps passe aussi par les zygomatiques. Pour mettre de la pommade sur nos craintes, du baume sur nos cœurs et, qui sait, calmer nos angoisses. La dérision est une arme qu’il nous faut utiliser. Idem, pour l’autodérision.  Le rire est une manifestation de la joie. Mais celle-ci peut se manifester différemment, plus discrètement, plus intérieurement.

Sur nos écrans, on peut la percevoir, à travers des regards et dans le son de la voix. Alors que chaque jour on en vient à comptabiliser le nombre grandissant des victimes du Covid19, celles et ceux qui sont sortis vainqueurs de cette confrontation nous le disent : la vie sera la plus forte. Tous les malades du Coronavirus ne sont pas voués à une mort certaine, loin s’en faut. Il faut insister sur de point. Réjouissons nous en à l’avance !

C’est ce désir de joie qui est moteur dans les risques que prennent tant de gens, des soignants aux éboueurs en passant par les caissières, les routiers, les agriculteurs, les électriciens et tant d’autres acteurs du quotidien qui sont sur le front, pour nous permettre de gagner collectivement cette bataille. A l’heure du chacun chez soi, le chacun pour soi n’a pas sa raison d’être. Haro sur celles et ceux qui ne veulent pas en convenir !

Derrière les vitres de leur établissement, désormais interdit de visite, derrière un sourire qu’il convient d’afficher, une perceptible joie des infirmières et aides-soignants des Ehpad. Celle que génère le sentiment de se sentir utile ; celle qui transcende une peur légitime ; celle qui se nourrit de la reconnaissance des autres. Oui, comme le dit Eric Orsenna, la joie nous est plus que nécessaire. Et Beethoven aura eu le génie de transposer sur sa musique les vers du poète Friedrich von Schiller (1759-1805).

 

Beethoven l’humaniste

 

Beethoven ! Pour un peu on en arriverait à oublier que nous commémorons cette année le 250e anniversaire de sa naissance. Schiller, son compatriote, était son aîné de dix ans. Si nous nous nous honorons d’avoir dans nos gènes l’esprit des Lumières, n’oublions pas qu’Outre-Rhin les hommes de culture œuvraient également, à cette même époque, pour une prise de conscience universelle. Schiller, l’ami de Goethe. Beethoven, le digne successeur de Mozart, tous deux héritiers d’un certain Johann Sebastian Bach, autre compositeur de génie à qui l’on doit cette magnifique cantate religieuse « Jésus, que ma joie demeure ». Point n’est besoin d’être croyant pour apprécier cette cantate. Point n’est besoin d’être fin connaisseur du répertoire classique et de l’œuvre de Beethoven pour se laisser porter par cette musique force 9 qui débouche sur un hymne à la fraternité.

Un hymne qui est, depuis 1985, celui de l’Union européenne et dont celle-ci gagnerait à porter le message mieux qu’elle ne semble le faire actuellement. Le Deutschanlied, la Brabançonne, la Marcha Real,  Il Canto degli Italiani, A Portuguesa  et tous ces hymnes nationaux de notre vieux continent, dont notre Marseillaise, conservent bien évidemment leur raison d’être. Ils sont porteurs d’histoires différentes, mais l’histoire ne peut en rien être un recours pour freiner l’indispensable marche vers la fraternité universelle. N’en déplaise à nos amis Britanniques, il n’y a pas qu’une reine à sauver.

Le monde a besoin d’être monde, de se penser monde. C’est une leçon que nous donne ce méchant virus, lequel se contrefiche royalement des frontières. Vivement ce grand jour où, de par leurs travaux acharnés, menés conjointement, grâce aux progrès de la technologie, tous les chercheurs qui sont mobilisés autour de la planète, pourront laisser éclater leur joie d’avoir jugulé définitivement la menace. Ce sera un jour de joie que nous aurons à cœur de partager.

Un jour où il serait bon de pouvoir réunir les peuples autour de l’écran, pendant un peu plus d’une heure, pour entendre un orchestre rassemblant les plus grands musiciens, Chinois compris, nous interpréter cette 9ème symphonie créée par un humaniste.

Humaniste, Jean Giono l’aura été assurément lui aussi. Tout en n’ignorant pas la suspicion de collaborationnisme dont il a fait l’objet au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, je ne peux qu’évoquer, pour conclure cette chronique, le souvenir  de lectures qui m’ont fait apprécier cet écrivain, ancien combattant de la Guerre 14-18, traumatisé par les horreurs vécues, devenu viscéralement pacifiste.

Après avoir fouillé dans ma mémoire, je me suis souvenu avoir lu Que ma joie demeure, un roman inspiré par l’œuvre de Bach et qui, recherches abouties, m’amène à souligner que ce roman parle d’un hameau de Haute Provence. Ce roman raconte l’histoire d’un acrobate qui, s’étant réfugié dans ce hameau, tente d’y ramener la joie. A cette époque, 1935, Giono prône un collectivisme de raison. Cinquante ans après sa mort, on peut dire de lui qu’il fut un écologiste avant l’heure. La défense de la nature sous-tend toute son œuvre.

Tout rapprochement avec Kermouster est à exclure. Point ne sera besoin d’attendre un acrobate pour nous remonter le moral. L’Amicale est à poste.

Giono, grâce à sa plume, aura su reconquérir la totale considération de ses pairs. Aujourd’hui Académicien, occupant d’ailleurs le siège de Pasteur, Eric Orsenna a fait partie, un temps durant, du jury du Grand Prix Jean Giono.

 Giono aura, durant la guerre d’Algérie, parrainé un comité prônant des droits pour les objecteurs de conscience. Au sein de ce comité, Albert Camus* et l’abbé Pierre. N’ayant plus à portée de la main Que ma joie demeure , je ne manquerai pas, dès que l’envie de sortir de la maison se fera sentir, de passer par la boîte à livres. Sait-on jamais ! Mais si vous me précédez, ne vous retenez pas ! Prenez le ! Je saurai attendre !

 

                                                                                                       Claude Tarin

                                                                                             Lundi 30 mars 2020

 

 * Grand merci à André Rio d’être venu jusqu’à la boîte aux lettres pour y déposer un exemplaire de La Peste d’Albert Camus. La lecture d’écrivains de cette dimension nous est tout aussi nécessaire que l’oxygène.

 

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