"Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
- Tes amis ?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie ?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté ?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L'or ?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh ! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !"
Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris
Il ne faut pas compter sur le poète pour vous conforter dans vos certitudes. Dans L’Etranger, poème en prose, Baudelaire nous invite tout bonnement à nous remettre en question. Nos rapports à l’autre ? A nous-mêmes ? Nos rapports aux soi-disant besoins matériels ? Notre rapport au pays qui nous a vu naître ? Notre quête de ce qui est beau ? Que de questions, mais une réponse : les merveilleux nuages qui nous déconfinent.
Les nuages ont assurément cette capacité à nous ouvrir la voie de l’évasion. Il suffit de les contempler et d’assister à cette partie de cache-cache qu’ils offrent au soleil. C’est un spectacle sans cesse renouvelé que tout un chacun peut apprécier. Qui plus est, sans bourse déliée !
Hier j’évoquais les Frères Jacques et cette chanson A la Saint Médard qui confère aux nuages la possibilité d’assombrir l’horizon et de noircir le temps. Ce mardi, sous un ciel lumineux, dans le sillage du poème de Baudelaire, c’est un autre artiste qui refait surface en mémoire : Django Reinhardt, le manouche. Django Reinhardt et son célébrissime Nuages. Un standard composé aux heures les plus sombres, sous l’Occupation. Cela fait tout juste quatre vingt ans. Le guitariste est alors transporté sur son propre nuage. C’est une coqueluche de la vie parisienne. Les Allemands, eux aussi, apprécient cette musique officiellement « dégénérée ».
Il aura fallu trois ans à Django Reinhardt pour redescendre sur terre. Réfugié à Thonon-les-Bains, il venait de réaliser qu’aux yeux des Nazis, l’étranger, qu’il soit juif ou tzigane, ne méritait pas de vivre.
Je venais d’avoir l’âge de raison quand ce génial musicien autodidacte a tiré sa révérence, mais sa musique lui a survécu et cette musique a toujours le don de vous transporter vers l’ailleurs.
Comme c’est souvent le cas, c’est à la suite d’un article lu le matin même dans le journal qu’est née cette idée de discourir sur ce thème des nuages. Et pourtant, ce nuage dont il est question n’a aucun rapport avec ces voyageurs de l’azur qui nous font rêver. Ce nuage, c’est le cloud, cet espace virtuel auquel nous sommes conviés de confier notre vécu numérisé, si ce n’est notre façon de concevoir la vie.
Un hébergeur autrement plus impressionnant que celui qui accorde l’hospitalité à ce blog. Avec le cloud, nous sommes déjà dans le monde d’après, car ce système de regroupement de données fonctionne déjà. Nous y sommes déjà plus ou moins partie prenante. Mais le cloud dont nous parle ce journal c’est celui que l’Europe veut mettre en place pour créer une alternative aux géants américains et asiatiques qui fonctionnent déjà. Ce projet, qui voit une fois encore l’Allemagne et la France faire ensemble preuve d’initiative, a un nom : Gaïa X.
Le X enlève sa charge poétique au nom de cette déesse grecque, mère de Rhéa, dont j’ai parlée dans la chronique de la fête des mères. Que l’on veuille s’amarrer au berceau de la démocratie est une bonne chose. Il est bon de garder ses repères. Pour autant, ces clouds posent de sérieuses questions : qui aura la main sur ces données confidentielles et qu’est-ce qui en garantit la sauvegarde ? Par expérience, on sait que les malfrats peuvent avoir le génie de percer les coffres-forts les plus sécurisés.
Que l’on me comprenne bien ! Sans de plus amples informations, je ne suis ni pour ni contre, comme je le suis pour l’application Covid 19. Tout repose sur la capacité que l’on aura à déceler à l’avance les effets pervers, donc à les juguler. Sans pour autant remettre en avant les bienfaits de cette marche en avant.
L’actualité de ces derniers jours ne peut nous faire oublier que les idéologies nauséabondes continuent à germer dans les esprits. Oui, bien sûr, il y a des racistes dans les rangs de la police, mais nulle corporation, nul milieu social ne peut se targuer d’avoir éliminé en son sein ce virus mortifère. A tous les étages, la République doit faire preuve de vigilance.
Qu’adviendrait-il de nous si les tenants de ces idéologies s’en venaient à mettre la main sur ces nuages virtuels ? Si ces intelligences artificielles avaient existé du temps du Nazisme triomphant, le monde ne serait pas celui qu’il nous a été donné de vivre. Une pluie acide aurait détruit l’humanisme. Django Reinhardt aurait peut-être connu les wagons plombés.
Poser ces questions, c’est espérer que l’histoire ne se répète pas et que nous saurons au niveau européen mettre en place des garde-fous qui créeront la confiance. Pour que l’on puisse continuer à rêver sereinement en chevauchant, sous le soleil, les nuages blancs.
Claude Tarin
Mardi 9 juin 2020