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Le Penseur

 

Je pense donc je suis. Mais qui suis-je ? Qui êtes vous ? Qui sommes nous ? Ce jour, j’ai décidé de prendre un peu de hauteur, si tant est que je sois, par mégarde, tombé bien bas en faisant part de mes humeurs. Celle de ce mercredi puise sa source dans un commentaire venu se poser sur le blog, voilà déjà quelque temps. Son auteur se présentait ainsi : Le Penseur. Est-ce les sanglots longs des violons de l’automne qui me poussent à faire remonter à la surface ce fait somme toute anecdotique, mais qui a continué à me trotter dans la tête ? Peut-être.

Dans son intervention, notre interlocuteur égratignait quelque peu la réputation d’une tierce personne. Le qualificatif dont il affublait cette personne n’était pas, en soi,  injurieux au point de mériter la censure. Cette appréciation aurait pu rester en ligne si ce penseur, surgi d’où je ne sais où, avait avancé à visage découvert, quitte à s’affubler de ce pseudonyme et non pas sous le masque totalement hermétique de l’anonymat. Afin de permettre à la personne ciblée de pouvoir se défendre face à lui si elle en éprouvait la nécessité.

Tant que l’envie de m’exprimer par ce canal perdurera, je n’aurai de cesse de dire combien l’on gagne en estime de soi quand, souhaitant faire entendre sa voix, on le fait à visage découvert, tout en évitant l’injure et la diffamation.

De la hauteur, j’en prends effectivement, mais avec un penseur d’une toute autre envergure : Le Penseur de Rodin qui, lui, nous ramène, de fort belle manière, à notre humble condition d’Homo sapiens.

 

Le Penseur

 

Peut-être avez-vous, vous aussi, eu l’heur d’aller vous poster à ses pieds, au musée Rodin, à Paris. Il y demeure depuis 1922 ; cela fera donc cent ans dans quelques mois. Un premier moulage en bronze, datant de 1902 avait été installé place du Panthéon, mais au sortir de la guerre 14-18, Le Penseur avait (déjà) perdu de sa capacité à fédérer les esprits. En tout cas, aux yeux des conservateurs alors au pouvoir, fâchés qu’ils étaient de voir les syndicats en faire un symbole de la contestation démocratique. Aussi fut-il transféré à l’hôtel Biron, aujourd’hui musée Rodin, où il peut poursuivre, en toute quiétude, sa méditation. Il campe dans son silence, mais n’aura de cesse de nous inciter à nous élever par la pensée.

Prendre de la hauteur, ai-je dit en préambule. Je ne me détourne pas de cet objectif même si j’en viens à faire dire à cette sculpture ce qu’elle n’insinue en rien ; quitte, dès lors, à prendre le risque de faire penser que je m’assoie sur les règles de la bienséance. J’essaye tout simplement de me persuader que le temps où l’on pouvait rire de tout et de nous-mêmes n’est pas révolu. Cependant, force est de tirer le constat qu’il nous faut désormais manier l’humour avec des pincettes

 

Le Penseur

 

Je ne pense pas devoir choquer qui que ce soit en utilisant cette couverture d’un vieux Charlie Hebdo, illustré par Reiser. Un demi siècle a passé ! Ce dessinateur n’y allait pas de main morte pour mettre en lumière nos travers et incohérences. Il est de cette époque où un certain Georges Brassens nous faisait entonner le refrain de son Roi des cons. Reiser lui a donné un visage avec son Gros Dégueulasse, mais il était avant tout le caricaturiste des personnages de la vie ordinaire. Et quoi de plus ordinaire que de saisir Monsieur Toutlemonde à ce moment clef de la journée.

Qui osera contester que c’est bien souvent dans cet endroit précis de la maison que l’on prend quotidiennement la position du Penseur, en essayant toutefois d’oublier ce pourquoi il nous faut en passer par là? Ce ne sont pas les amateurs de mots croisés, de Sudoku ou ceux qui s’évadent en feuilletant un journal qui me contrediront : la cabinet de toilette titille les méninges.

 Mais revenons à notre Penseur !

Il n’y a pas qu’à Paris qu’on peut faire une telle rencontre puisque plus d’une vingtaine de répliques de cette sculpture ont été disséminées en France et dans le monde. Ce n’est pas faux de « penser » que son impact a été aussi fort que celui de La Liberté éclairant le monde, statue que l’on doit à un autre sculpteur français de renom, Bartholdi, lui aussi prénommé Auguste.

Mais que valent aujourd’hui de tels symboles ? Ont-ils encore cette capacité à nous amener à la transcendance, à élever notre propre niveau de réflexion ? Tant sur le plan individuel que sur celui du collectif. Cette question je me la posais déjà, bien avant cette rencontre de Paris ; je me la pose encore.

La flamme qui s’élève au-dessus du plan d’eau de l’embouchure de l’Hudson, à deux pas de la pointe sud Manhattan à New York, là où il y a quelques jours on commémorait la tragédie du 11 septembre 2001, cette flamme a-t-elle la vigueur nécessaire pour faire s’évaporer les nuages qui assombrissent l’avenir. L’affaire dite des sous-marins australiens n’est pas faite pour nous rassurer, mais elle ne fait qu’illustrer, une fois de plus, la difficulté qu’il y a pour les Terriens à se convaincre que nous sommes tous dans le même bateau. Est-ce illusoire de penser que ce sera un sentiment partagé à l’issue de la Cop 26 de Glasgow ?

Jean Marc Reiser (1941-1982) avait indéniablement l’humour féroce, mais le monde à son époque, l’était tout autant… et il le demeure. À celles et ceux qui pourraient quand même s’offusquer d’un tel rapprochement, je me permets de rappeler que nous étions, voici peu, tous Charlie. Nous portions haut, alors, l’étendard de la liberté, face à la plaie de l’intégrisme islamique. Le procès qui est en cours nous remet en mémoire la tragédie du Bataclan, fruit amère de l’obscurantisme. N’abdiquons pas ! Après avoir tiré la chasse, on se remet toujours debout. Soyons dignes de cette double faculté qui nous est donnée d’être une tête pensante qui peut également se mettre en marche.

Dans ce monde où le statuaire se voit être remis en question, souvent sans avoir fait l’effort de replacer le monument dans le contexte de son époque, j’en viens à me demander si un jour Le Penseur, qui fut dans un premier temps appelé Le Poète, ne finira pas par tomber de son piédestal. Mais je veux encore croire qu’il a pour lui la faculté de défier les époques. Il aurait pu sortir de l’imaginaire bien avant notre ère. C’est en s’inspirant la Divine Comédie, une œuvre « monumentale » décrite par Dante Alighieri, entre 1303 et 1321, il y a donc sept siècles, que Rodin lui a donné, dans son extrême nudité, toute sa vitalité.

 

Le Penseur

 

 

Si L’homme qui marche de ce sculpteur n’est en rien allégorique ni littéraire, Auguste Rodin n’ayant cherché ici qu’à reproduire le mouvement en donnant à voir un homme sans tête et sans bras, il n’en est pas de même avec celui d’Alberto Giacometti. Ce sculpteur suisse doit pour partie sa célébrité à ses Homme qui marche. Dans ses deuxième et troisième versions, celles des années d’après-guerre, il nous adresse bien un message.

Ces sculptures, tel un miroir, nous offrent l’image de l’être humain face à  sa solitude,  face à l'absurdité de la vie  Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Giacometti est hanté par les horreurs de la guerre. Le voile s’est levé sur la déportation et les camps d’extermination. Il nous revient d’interpréter ce message. Comment ne pas y voir un encouragement à continuer à aller de l’avant ? La marche ; la vie en mouvement ; l’élan vital.

 

Le Penseur

 

À même le musée Rodin, on peut y voir également un plâtre de La porte de l’Enfer sur lequel on retrouve notre Penseur, dans un format réduit. Plusieurs musées à travers le monde  conservent des répliques en bronze de cette célèbre porte, première étape d’un voyage littéraire avant celle du Purgatoire et du Paradis. Connue et étudiée dans le monde entier la Divine Comédie est considérée comme l’un des chefs d’œuvre de la littérature.

Avant de franchir le seuil de l’au-delà, je me dis qu’il ne serait peut-être pas inutile de connaître le ressort de cette œuvre, dès fois qu’il y ait réellement des portes à franchir. 

 

                                                                                                                                      Claude Tarin

                                                                                                                      Mercredi 3 novembre 2021

 

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