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L’acceptation

 

« Le devoir est une série d’acceptations » Victor Hugo (Les Travailleurs de la mer)

« La guerre, ce n’est pas l’acceptation du risque. Ce n’est pas l’acceptation du combat. C’est  à certaines heures, pour le combattant, l’acceptation pure et simple de la mort » Saint-Exupéry (Pilote de guerre).

Confinement, déconfinement, reconfinement, ce jeudi 29 octobre 2020, nous voici de nouveau plongés dans les affres des contraintes et de l’incertitude, si ce n’est de la peur. Confrontés à l’inacceptable ?

Tout en espérant convaincre, le Président de la République ne pouvait ignorer que les nouvelles mesures coercitives qui s’imposent à ses yeux susciteraient plus que des murmures de réprobation dans différentes strates de la société. Pour certains corps de métier, on campe dans l’incompréhension et la colère est vive. Convaincre n’est certainement pas la chose la plus facile. Le défi qu’il nous faut à nouveau collectivement relever, sans parler de celui du terrorisme dont la ville de Nice vient d’être à nouveau le théâtre, est tel que le découragement guette. Mais avons nous vraiment le choix ?

Ce matin, c’est vers Alain Rey que je me suis encore  tourné. Pour lui rendre implicitement hommage. C’est en pensant avec émotion à cet éminent linguiste et lexicographe, dont nous avons appris le décès ce mercredi, que j’ai ouvert le volume III du Grand Robert de la langue française, ce dictionnaire à caractère encyclopédique qu’il a eu la charge de diriger.

Il m’est arrivé souvent de dire combien la consultation de cet ouvrage m’était nécessaire. Il est bon de se rafraîchir à la margelle d’un puits de connaissances.  Un puits d’où j’ai recueilli ces deux citations mettant en exergue la notion d’acceptation. Entre Hugo et Saint-Exupéry, elle se trouve successivement associée à celles du devoir et de la mort.

C’est sur tout ce champ de réflexion qu’il nous faut maintenant nous positionner pour vivre cette nouvelle période de confinement. Nous sommes « en guerre » contre le Covid 19. Nous n’étions pas préparés à engager un tel combat sur une si longue durée. Ce constat est établi. Reste maintenant à faire face.

S’il est de notre devoir de faire preuve de solidarité, faut-il en arriver, face à un tel ennemi, à accepter de mourir purement et simplement ? Faut-il se résigner à accepter que meurent les plus fragiles, les plus âgés, pour espérer voir enfin le coronavirus déposer les armes et permettre aux survivants de reconstruire l’avenir ? Dilemme cornélien.

Dédramatisons tout de suite la question, par une pointe d’humour empruntée à ce grand défenseur de la langue française dont nous aurons eu grand plaisir à entendre la voix sur les ondes, dans les matinales de France Inter, plusieurs années durant. « Confinement, a écrit à l’apparition du Covid 19 Alain Rey, sur le site du Robert, est sans doute le mot du jour, un peu long, à notre regret, mais qui incite ou invite à la réflexion ». Avant d’ajouter : « Corona, contaminé, virus et viralité, ne parviendront pas à nous faire passer le goût du pain et du vin. »

 A l’occasion d’un entretien, publié en 2026 dans les colonnes du Parisien, il glissera cette petite phrase : « A part le cercueil, je ne vois pas d‘autre retraite. » Alain Rey avait 92 ans. Yves Saindrenan était son aîné, de deux ans.

Yves Saindrenan est décédé deux jours plutôt. Dans un ehpad de Dinan. Cet ancien instituteur, qui aura enseigné à Kermouster durant l’année scolaire 1953-1954  s’est éteint lundi dernier. Ses obsèques vont se dérouler ce vendredi, en la basilique Saint Sauveur de Dinan. Yves Saindrenan reposera aux côtés de son épouse, décédée en 2018, dans le cimetière de Léhon.

Le célèbre linguiste et l’ancien instituteur ne se connaissaient pas, mais ils ont mené le même combat, celui qui consiste à nous faire aimer les mots pour que nous puissions nous parler, nous comprendre et comprendre la complexité du monde.

Le  6 octobre denier (Chronique : L’histoire de l’école  racontée par ses anciens élèves) je signalais la satisfaction qui pouvait être la nôtre de savoir que nous pourrions compter sur les souvenirs de cet ancien instituteur pour donner encore plus de corps au récit collectif. Via ses enfants le contact avait été établi dès le début du mois d’août.

Non sans émotion, je relis ce matin la lettre que Monsieur Saindrenan m’avait adressée pour répondre aux toutes première questions. « Vous excuserez mon écriture chancelante et sans doute les fautes d’orthographe. La tête est fatiguée et mon âge avancé n’arrange pas les choses » soulignait-il  en me demandant si j’avais « skippe » sur mon ordinateur. Visiblement toujours en phase avec son monde !

Yves Saindrenan se réjouissait de pouvoir apporter sa contribution à ce travail de mémoire. La mort est venue interrompre le dialogue tout juste engagé, mais, comme vous le découvrirez bientôt, Yves Saindrenan a couché Kermouster dans ses mémoires. L’heure est aujourd’hui au recueillement.

Craignait-il de mourir ? Tout me laisse à penser que, bien qu’ayant pu bénéficier d’une retraite d’instituteur, il sera resté jusqu’au dernier souffle un homme debout, curieux et combatif. Tout comme le rédacteur du dictionnaire, il a fini par prendre sa vraie retraite.


Ce samedi, au lendemain de cette journée d’adieu, nous lui rendrons hommage.

 

                                                                                                             Claude Tarin

                                                                                                  Jeudi 29 octobre 2020

 

 

 

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