J’ai récemment évoqué l’intérêt qu’il y a à saisir le sens des mots pour donner du sel à la vie. Ce dimanche matin, confinés que nous sommes, c’est donc de confinement qu’il nous faut parler.
A défaut d’avoir pu me plonger dans La Peste d’Albert Camus (chronique su 20 mars), je me suis consolé en ouvrant Le Grand Robert de la langue française, pour y trouver matière à décortiquer ce mot qui nous brûle, tous, les lèvres. Un dictionnaire, c’est une bouée de sauvetage pour la pensée.
Comme j’aimerais vous persuader, si tel n’est pas encore votre sentiment, du plaisir que l’on peut éprouver à feuilleter un dictionnaire, fut-il le plus modeste dans son ambition. Avec Le Grand Robert, dictionnaire alphabétique et analogique, ce plaisir est démultiplié.
Dans un dictionnaire analogique chaque mot vous en fait découvrir d’autres. Le Grand Robert, c’est une navigation grand large, initiée par Paul Robert (1910-1980) et depuis lors, dirigée par Alain Rey. Si vous étiez auditeur de la tranche matinale de France Inter, vous n’êtes pas sans vous souvenir de cette voix qui venait nous déverser, chaque matin de la semaine, au goutte à goutte, le sérum du vocabulaire.

Alain Rey (DR)
Alain Rey, avec ses bacchantes qui lui donnent un visage mi Celte mi Viking pourrait être l’invité de marque quand, comme je l’ai suggéré précédemment, nous serons en mesure de pouvoir mettre en broche un cochon sur le parking de l’île à Bois. D’ailleurs sans remonter à Vercingétorix, nul ici n’a oublié que ce sont deux bretteurs de mots, Jean-François Revel et Claude Sarraute, qui s’en venaient ripailler dans ce même lieu lors du traditionnel cochon grillé organisé par le CAK, le comité d’animation de Kermouster, l’ancêtre de l’Amicale.
Mais revenons à nos moutons !
Avec tout d’abord une escale sur le Gaffiot. Escale indispensable pour la compréhension car, comme nul ne peut l’ignorer, tout commence par le Latin. « Sans le latin, chantait Brassens, la messe nous emmerde ». L’Eglise paye peut-être au prix fort l’abandon de cette langue qui renforçait, lors des offices, le côté mystérieux de la parole divine. Heureusement les hommes de science ont su la conserver pour établir des nomenclatures qui nous aident à y voir un peu plus clair. Quand nous entendons aujourd’hui Coronavirus, nous traduisons immédiatement pas virus à couronne.
Tout comme Paul Robert, le philologue Félix Gaffiot (1870-1937) mérite assurément notre reconnaissance. Son œuvre "colossale" remet en évidence cette vérité incontournable : les mots ont une racine.
Que nous dit Félix Gaffiot à propos du confinement ?
Attention ! Ne commettez pas une erreur d’interprétation !
Confiner, se confiner, confinement, ce mot et ces verbes ont pour racine confinis.
Con, nous pouvons l’être parfois. Mais, finis ? Non ! Du moins pas encore. Mais là n’est pas le sens profond de ce mot latin.
Vite, redressons la barre pour confiner cette nouvelle chronique dans un cadre un peu plus sérieux !
La définition de confinement qu’en donne Alain Rey est : action de confiner. D’où découlent les mots isolement et quarantaine.
J’ai conscience que, malgré cette référence, je ne vous apprends pas grand-chose. Mais il faut parfois savoir enfoncer des portes ouvertes pour, en poussant plus loin la lecture, échapper à la sècheresse d’une définition.
Avec Alain Rey et ses collaborateurs, le mot nous ramène, sous la forme d’extraits, à des écrits qui, à défaut de pouvoir être maintenus en mémoire, peuvent nous permettre ce jour d’échapper à notre triste condition de confinés.
La parole est à Rousseau, de son prénom Jean-Jacques, auteur des Confessions.
« Je prenais donc en quelque sorte congés de mon siècle et de mes contemporains, et je faisais mes adieux au monde en me confinant dans cette île pour le reste de mes jours (…) J’aurais voulu être tellement confiné dans cette île, que je n’eusse plus de commerce avec les mortels »
Bon ! Ce n’est peut-être pas extraordinairement encourageant. Pour autant, j’y vois, pour ma part, une invite à faire face.
Vérifications faîtes, Rousseau (1712-1778) n’a jamais mis les pieds sur l’île à bois. D’ailleurs en son temps ce n’était pas une île puisque reliée au continent par un tombolo.

Des Presqu'îliens confinés à Marrakech
« Dans cette retraite forcée où des circonstances passagères me confinent, privé d’études suivies, entouré d’étrangers dont je parle mal la langue… » Le Grand Robert cite ici Sainte Beuve, en précisant que ces lignes sont extraites de son roman Volupté, écrit en 1834.
Je confesse n’avoir jamais lu quoi que ce soit de cet auteur. Ce roman fait, selon une lecture toute fraîche de ce matin, la part belle à un narrateur qui raconte à un ami son ancien état de voluptueux et sa rédemption par une conversion au christianisme. De quels étrangers est-il question ? De quelle langue ?
Je n’ai pas eu le cœur de pousser plus loin mes investigations, mais, ayant connu récemment, certes brièvement, ce confinement dans un pays étranger, ces quelques mots littéraires m’amènent à relativiser la situation que nous subissons tous.
J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, mais il est bon de le répéter : être confiné chez soi est un moindre mal. Au Maroc, où avec mon épouse et quelques amis de la Presqu’île que vous serez nombreux à reconnaître, nous avons dû nous plier à la règle du confinement. Nous ne pouvons pas dire que nous étions véritablement en terre étrangère. Le moindre quidam de ce pays maîtrise des rudiments de notre langue, alors que nous sommes bien incapables de lire et de prononcer bien des mots en arabe. Cela dit pour ce qui est du mot confinement il n’y aura pas eu besoin d’un traducteur. Mais, malgré une compassion non feinte de nos hôtes, nous nous sommes tous accrochés à l’espoir de pouvoir trouver place dans un avion pour un retour au pays.
« Les jours de pluie, confiné dans l’appartement, je faisais la chasse aux moustique… » (André Gide, Si le grain ne meurt). Cette semaine, Météo France nous assure un retour du soleil. Même condamnés à le regarder de derrière les carreaux, à défaut d’avoir à faire avec les moustiques, sachons chasser les idées noires !
Tenez ! Cliquez sur le site du Papillon de la Presqu’île ! Vous y lirez un poème de Jean-Paul Silvano, membre de cette association. On peut se libérer de son angoisse en empruntant les chemins de la poésie.
D’ailleurs, dès demain, sauf contrariété de dernière minute, je vous proposerai de réfléchir autour d’une fable de Jean de La Fontaine, celui-là même qui a écrit Les animaux malades de la peste. Mais il s’agira d’une fable beaucoup moins connue.
A demain !
Claude Tarin
Dimanche 22 mars 2020