• Yves Marie Even : Sanguinis Terra à Chaulnes

      Le pays de Santerre. A ce jour, les historiens ne se sont toujours pas mis d’accord sur l’origine de cette appellation. On a longtemps pensé que cette région de la Somme devait son nom à une histoire chargée de sang, Sanguinis Terra. Assurément, ce fut une terre d’affrontements, plusieurs siècles durant. Mais on avance aussi une autre explication, tenant à la nature même du sol, une terre de limons fertiles. Sana Terra ou terre saine. En ce début du mois de septembre 1916, les faits donnent raison aux tenants du Sanguinis Terra. Depuis de longs mois déjà, et tout particulièrement depuis la fin juin.

      « Le sol de cette région est le meilleur dans lequel on puisse creuser, car il se coupe comme du fromage et durcit ensuite comme de la brique, quand le temps est sec » écrira John Buchan, journaliste écossais, futur romancier célèbre, travaillant alors à la propagande sur le secteur de la Somme, pour le compte du Foreign Office. Et de fait, c’est dans cette terre facile à creuser que les Allemands ont installé un impressionnant système de défense. Sur le plat pays de la Santerre, légèrement bosselé, les hommes de la 2e armée du Kaiser occupent toutes les hauteurs. En profondeur, ils ont construit de véritables habitations souterraines.

     Pour forcer un tel barrage, une solution s’impose : faire tonner l’artillerie. L’armée française va s’y employer. S’ajoute à cela l’effort de guerre de la Grande Bretagne et des forces de son empire. Plus de 50 divisions au début de la bataille et cela n’aura été qu’en augmentant; les pertes aussi. Le 1er juillet denier 19800 Tommies sont morts en terre picarde. Des chiffres qui donnent d’emblée la mesure du drame humain qui se noue sur cette zone déjà en grande partie dévastée.

      Depuis plusieurs jours, les canons n’ont pas arrêté de déverser une pluie d’obus de 400, de 380, de 270 sur les lignes ennemies. Après plusieurs semaines d’une guerre d’usure marquée par de vaines offensives, il faut, en cette fin d’été, impérativement percer le front en Somme, pour soulager celui de Verdun. Aux fantassins de faire preuve à nouveau de vaillance.

     

    Yves Marie Even : Sanguinis Terra à Chaulnes

     La boue de la Somme (1916). Dessin de Jean Droit (1884-1981), artiste peintremobilisé en août 1914 au 226e réfiment d'infanterie.

     

      Une nouvelle offensive de grande ampleur a été fixée au dimanche 3 septembre. Mais après une fin de mois de juillet torride, le temps s’est mis à la pluie. Il va falloir crapahuter et courir dans une boue lourde et gluante. L’heure est venue pour le 47e régiment d’infanterie de sortir de la réserve dans laquelle il est cantonné depuis quelques jours.

      Pour Yves Marie Even une nouvelle épreuve en vue. Son régiment s’est déjà illustré en Belgique, à Charleroi, lors de la bataille de la Marne, puis à Arras et en Argonne. Le 1er août, lui et ses camarades ont posé leurs baluchons à Méharicourt, au sud d’une boucle de la Somme, à proximité de Chaulnes. Ce sont les tranchées qui bordent cette petite ville voisine qu’il va falloir conquérir. Depuis deux jours, le 47e a engagé le fer. L’attaque du  fortin de Chilly, le lundi 4 septembre, a porté ses fruits.

      Le 4 septembre, un jour fatidique pour le Lézardrivien Hippolyte Le Meur du 5e régiment d’infanterie coloniale. Il est tombé un peu plus au nord, à Barleux, sur la rive de la Somme. Il avait 31 ans. Yves Marie Even vient tout juste quant à lui de fêter son vingt-septième anniversaire. Mais a-t-on le cœur à fêter un anniversaire dans de telles circonstances ?

      L’assaut de la veille contre les tranchées de Chaulnes ayant échoué, le 47e s’y recolle ce mercredi 6 septembre. Il pleut encore et toujours. Mais comme les jours précédents, les vigoureuses contre-attaques ennemies vont provoquer une nouvelle saignée dans les bataillons. On ne pourra jamais identifier le corps d’Yves Marie Even.

     

    Yves Marie Even : Sanguinis Terra à Chaulnes

     

     

      Quelques jours après sa mort, Pierre Loti, dont il avait peut-être lu ses deux romans qui lui parlaient du pays, écrira ces lignes : «…nous pénétrons dans ces zones inimaginables à force de tristesse et de hideur…et, quant au pays à l’entour, il ne ressemble plus à rien de terrestre ; on croirait plutôt, c’est vrai, traverser une carte de la Lune, avec des milliers de trous arrondis, imitant des boursouflures crevées. Mais dans la Lune, au moins il ne pleut pas ; tandis qu’ici tout cela est plein d’eau ; à l’infini, ce sont des séries de cuvettes trop remplies, que l’averse inexorable fait déborder les unes sur les autres ; la terre des champs, la terre féconde avait été faite pour être maintenue par le feutrage des herbes et des plantes; mais, ici un déluge de fer l’a tellement criblée, brassée, retournée, qu’elle ne représente plus qu’une immonde bouillie brune où tout s’enfonce. Ça et là, des tas informes de décombres, d’où pointent encore des poutres calcinées ou des ferrailles tordues, marquent la place où furent les villages

      L’auteur de Mon Frère Yves et de Pêcheur d’Islande n’a pas écrit ces lignes confortablement assis dans un fauteuil. Il est venu à même le champ de bataille, avec le grade de colonel. La guerre contre l’Allemagne, celui qui s’appelle encore Louis-Marie-Julien Viaud l’a menée en marin, un an durant, à bord d’une corvette, en 1870. Malgré son âge, 66 ans en ce mois de septembre 1916, il a tenu à agir pour sa patrie. L’armée lui a donné satisfaction. Il est alors chargé de mission auprès des généraux et officiers de liaison. Il va combattre avec sa plume, dans son journal, jusqu’au mois de mai 1918, où il lui faudra admettre qu’il n’est plus en état de servir. Les limons de la Santerre ont déjà pris possession du corps d’Yves Marie Even.

      En écho à ce souvenir du marin écrivain, celui exprimé par le poète écrivain allemand Paul Zech dans une lettre à son ami autrichien Stefan Zweig, lui aussi homme de lettres : « Je n’aurais jamais cru qu’il pût encore y avoir quelque chose qui surpasse l’enfer de Verdun. Là-bas, j’ai souffert atrocement. Maintenant que cela est passé, je puis le dire. Mais ce n’était pas assez : maintenant nous avons été envoyés dans la  Somme. Et ici tout est porté à son point extrême : la haine, la déshumanisation, l’horreur et le sang. (…) Je ne sais plus ce qu’il peut encore advenir de nous, je voulais vous saluer encore une fois. Peut-être est-ce la dernière. » Au début de la guerre, Paul Zech écrivait des poèmes patriotiques, mais après avoir défendu sa vie à Verdun, son enthousiasme pour la guerre cédait la place au scepticisme. Il allait être grièvement blessé, en étant enseveli dans une tranchée, dans la Somme, au cours de cet été 1916.

    Yves Marie Even : Sanguinis Terra à Chaulnes

     La Somme (1916) Dessin David B, extrait du livre Les Poissons morts de Pierre Mac Orlan publié en 1936

     

      Huit jours après le décès d’Yves Marie Even, c’est un autre écrivain, qui a déjà signé des romans sous le pseudonyme de Mac Orlan, qui va devoir quitter ce champ de bataille. Un éclat d’obus vient de blesser, tout près de Péronne, sa ville natale, Pierre Dumarchey, soldat réserviste du 269e régiment d’infanterie. Il reviendra sur le front, mais en tant que correspondant de presse, jusqu’en 1919. De ces deux années passées à guerroyer Pierre Mac Orlan tirera une œuvre dont le fil conducteur consistera à présenter la guerre comme une farce grotesque. Il en dira toute l'horreur dans ses livres et dans ses chansons.

      Ce n’est que le 17 mars 1917 que sera libérée la ville de Chaulnes. Durant l’hiver les Allemands ont fait construire ce qui va s’appeler la ligne Hindenburg. 500000 ouvriers dont des civils allemands et des prisonniers russes vont ériger des fortifications sur toutes les hauteurs le long de cette ligne longue de 160 km, allant de Lens à Soissons. Mais avant d’opérer leur repli, le 27 février 1917, les Allemands vont appliquer sur ce secteur la politique de la terre brûlée. Ambustie terrae !

     

    Yves Marie Even : Sanguinis Terra à Chaulnes

      

      Ce n’est pas la célébrité de Chaulnes qui s’offusquerait de l’usage du latin. Sur la grande place, une sculpture rappelle le grand mérite de l’abbé Charles François Lhomond (1727-1794), natif de ce village, un humaniste, pédagogue. On lui doit la Grammaire latine qui fut adoptée dans presque toutes les écoles de France.

       La nécropole nationale de Lihons, qui jouxte la ville, comme toutes celles que l’on trouve à des kilomètres à la ronde, illustre fortement le bien fondé de cette notion de terre sanglante. Ici sont enterrés  les corps de 4 949 soldats. Dans quatre ossuaires sont entremêlés les restes de 1638 autres victimes de la Grande Guerre. Il se peut qu’Yves Marie Even y côtoie Alan Seeger, jeune engagé volontaire dans la Légion étrangère, tué le 1er juillet 1916 à Belloy-en-Santerre. Il fut enterré dans le cimetière de ce village, mais sa tombe a été détruite au cours de bombardements et son corps n’a jamais pu être ensuite identifié.

    Yves Marie Even : Sanguinis Terra à Chaulnes

     

      Peu avant de mourir, Alan Seeger avait écrit le poème I have a rendez-vous with death.

     

    « J'ai un rendez-vous avec la Mort
    Sur quelque barricade âprement disputée,
    Quand le printemps revient avec son ombre frémissante
    Et quand l'air est rempli des fleurs du pommier.
    J'ai un rendez-vous avec la Mort
    Quand le printemps ramène les beaux jours bleus.
    Dieu sait qu'il vaudrait mieux être au profond
    Des oreillers de soie et de duvet parfumé
    Où l'amour palpite dans le plus délicieux sommeil,
    Pouls contre pouls et souffle contre souffle,
    Où les réveils apaisés sont doux.
    Mais j'ai un rendez-vous avec la Mort
    A minuit, dans quelque ville en flammes,
    Quand le printemps revient vers le nord cette année
    Et je suis fidèle à ma parole,
    Je ne manquerai pas ce rendez-vous. »

     Yves Marie Even non plus !

     

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