• Yves Ernot, le « dormeur du val » de Tourteron

      A quoi peut-on penser quand, du jour au lendemain, on endosse la capote que l’on portait dix ans plus tôt, lors du service militaire ? Eprouve-t-on de la fierté à porter de nouveau le képi et ce pantalon rouge garance qui sied tant au commandement depuis le Second Empire ? Se sent-on un autre homme ? Pense-t-on, comme cela semble être une opinion largement partagée, du moins dans le propos, que l’on reverra bien vite le Trieux épouser l’océan ? Bien sûr, il y a la cause, bonne comme il se doit, mais cela suffit-il pour apaiser toute crainte ?  Le 9 août 1914, Yves Ernot est dans le train qui va le conduire de Guingamp à Rethel via Paris.

      Rethel, si proche de Sedan, la ville qui vit l’armée française capituler devant les Prussiens, le 3 septembre 1870. A Kermouster, comme dans tous les coins reculés de France et de Bretagne bretonnante, c’est un nom et une date  qui ont de la résonance. Depuis plus de quarante ans la chanson  Vous n’aurez plus l’Alsace et la Lorraine a nourri l’esprit de revanche. Le grand jour, c’est pour demain.

      D’autres gars du pays du 248e régiment d’infanterie sont embarqués pour ce transfert vers le front. Il y a là notamment Yves Marie Le Cleuziat, qui a lui aussi des attaches à Kermouster, des collègues de Lézardrieux, de Pleubian, de Kerbors, de Pleumeur-Gautier, de Pleudaniel. Le 248e régiment d’infanterie est, dans sa grande majorité, composé par des recrues de Bretagne nord. Il est intégré à la 60e division de réserve au sein du Xe corps d’armée. Ce corps fait partie de la Ve armée placée sous le commandement du général Charles Louis Marie Lanrezac.

      Quarante huit heures après avoir quitté Guingamp, Yves Ernot met le pied sur le quai de la gare de Rethel. Son régiment est composé de deux bataillons. Deux trains auront été nécessaires pour transférer les 2061 poilus et 122 chevaux.

      Si, comme on se plaît à le dire, l’affaire va être vite réglée, Yves Ernot espère-t-il pouvoir fêter son trentième anniversaire en famille, le 8 novembre prochain ? Avec ses cinq frères ?  Eux aussi ont tous été mobilisés. Et surtout, être de retour au pays le plus vite possible, ne serait-ce que pour épauler les parents à la ferme de Pen an Guer. Yves est le fils aîné de Guillaume Ernot et Rosalie Perrot.  La famille compte également quatre filles.

      Espoirs on ne peut plus vains car, sur la ligne de front, rien ne va se passer comme prévu. L’'impréparation des armées françaises est flagrante, notamment s'agissant de l'absence d'artillerie lourde. Lanrezac se rend compte très vite que son armée risque de se faire encercler par trois armées allemandes.  Premier combat, premières victimes, et, aussitôt, ordre de repli. Le 22 août, environ 27000 soldats français ont été tués en une seule journée. Ce sera donc plus dur que prévu. Et surtout plus long.

     

    Yves Ernot, le « dormeur du val » de Tourteron

    La bataille des Ardennes, aquarelle de Nestor Outer (1865-1930), Musée gaumais, Virton (Belgique)

     

      Le mercredi 26, du début de l’après-midi à la tombée de la nuit, le combat a encore atteint une violence extrême. Dans le bois de Saint-Aignan, au sud de Sedan. C’est là-bas qu’est tombé au champ d’honneur Antoine Eugène Berthou. Un Lézardrivien de la même classe qu’Yves Ernot. Ils avaient vingt ans en 1904

      Le samedi 29, le 248e marche vers Tourteron sous une chaleur torride. Il a dû, depuis la bataille de Saint Aignan, lâcher à nouveau du terrain. Il se replie vers l’Aisne. Nouvel assaut des troupes du Kaiser.

      Le lendemain, au lever du soleil, l’ordre est donné de couvrir ce village pour permettre la retraite du XIe corps d’armée. A midi, le 248e  doit lui aussi battre en retraite, cette fois sous la pluie et sous un déluge d’obus de l’artillerie allemande. Yves Ernot vient de vivre son dernier jour dans les Ardennes.

     

    Yves Ernot, le « dormeur du val » de Tourteron

     

      Niché sur une crête, Tourteron se flatte aujourd’hui d’être sur une route qui honore la mémoire de deux grands poètes français, Arthur Rimbaud et Paul Verlaine. Ils avaient tous deux de profondes racines dans cette région. C’est à Roche, dans un hameau proche de Tourteron, qu’Arthur Rimbaud a écrit, à même la ferme familiale,  Une saison en Enfer et Le bateau ivre.

      Evoquer le souvenir d’Yves Ernot, laissé pour compte sur le champ de bataille, ne peut que nous amener à égrener les vers de son célèbre poème, Le dormeur du val

     

    C'est un trou de verdure où chante une rivière
    Accrochant follement aux herbes des haillons
    D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
    Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

    Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
    Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
    Dort ; il est étendu dans l'herbe sous la nue,
    Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

    Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
    Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
    Nature, berce-le chaudement : il a froid.

    Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
    Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
    Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

     

    Extrait du recueil Les cahiers de Douai, Le dormeur du val a été écrit en 1870, au lendemain de la défaite de Sedan. Natif de Charleville, Rimbaud, qui n’est alors âgé que de 16 ans, a vraisemblablement, tout en dénonçant les horreurs de la guerre, voulu rendre hommage à tous ceux qui venaient de perdre la vie.

      Le 30 août 1914, un gars de Kermouster, peut-être plus tout à fait aussi jeune mais dans la force de l’âge, a rejoint, dans le bruit et la fureur, le silence éternel. Un parmi tant d’autres dont Ernest Louis François Marie Guillou et François Marie Le Pivaing de Pleubian, deux camarades du 248e RI.

     

    Yves Ernot, le « dormeur du val » de Tourteron

     

    Dans le petit cimetière, en contrebas du village, une quarantaine de croix blanches rappellent qu’en ce lieu la Grande Guerre a jeté l’effroi. Mais aucune ne porte le nom d’Yves Ernot. On n’a jamais retrouvé son corps comme tant d’autres Poilus. Sa disparition ne sera actée que le 29 avril 1920, en mairie de Lézardrieux, un mois avant celle d’Antoine Eugène Berthou, lui aussi porté disparu.

     Combien de temps aura-t-il fallu pour ce cette nouvelle redoutée parvienne jusqu’au village ? Nous ne saurions le dire. D’ici on ne peut entendre le bruit des canons. La guerre, elle pèse bien évidemment dans les esprits. Six fils sous les drapeaux. Le manque de bras se fait sentir à la ferme. Les quatre filles sont à la tâche. C’est déjà cela la guerre. Mais les journaux soulignent aussi l’horreur qui sévit à l’autre bout de la France. Et puis la désillusion commence à se faire sentir. Cruellement, car on est sans nouvelles des garçons.

    « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,

    Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre (…)

    Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,

                                                         Couchés dessus le sol à la face de Dieu. »

      Quand il écrit Eve, en 1913, un long, très long poème en alexandrins, qui évoque les guerres du sièce dernier, Charles Péguy est loin de penser qu’il va bientôt être heureux. Ecrivain et mystique, Charles Péguy est une voix qui porte en ce début de siècle.

    Yves Ernot, le « dormeur du val » de Tourteron

    Le rêve (1888), huile sur toile d'Edouard Detaille (1848-1912), Musée d'Orsay

      Dans les mois qui précèdent la guerre, l’officier de réserve, la quarantaine passée a appelé à la revanche contre l’Allemagne, de tous ses vœux et de tous ses vers.

    Le 5 septembre 1914, une balle en plein front, à Villeroy, en Seine et Marne, fauchera le lieutenant de la 19e compagnie du 276e régiment d’infanterie, alors qu’il venait d’exhorter ses hommes à ne pas céder un pouce de terre à l’ennemi.

    Heureux ?

    La mort d’Yves Ernot est le premier malheur généré par une guerre qui touche en plein cœur Kermouster.

     

    A suivre :

    Hippolyte Ernot : l’ultime crête de Thiepval

     

     

     


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