• Sylvie s'en est allée au pays de nos souvenirs

     Sur le lit du grand départ, elle avait un visage d’ange. Sylvie  reposait déjà dans le pays de nos souvenirs, comme apaisée. Elle aura mené, durant de longs mois, un rude combat, avant de rendre les armes. Elle n’avait que soixante ans.

     Ce jeudi matin 23 août 2018, un léger vent tiède soufflait au-dessus du petit cimetière où elle allait prendre demeure. Dans ce caveau familial où repose, depuis tant d’années, cette sœur qui n’aura pas eu la chance de grandir, fauchée à la fleur de l’âge par une balle perdue d’un chasseur. Première grande souffrance.

     Tous les gens du village étaient au rendez-vous, mais aussi d’autres amis de la presqu’île et d’ailleurs. Pour soutenir Charles et Alexandrine, ses enfants, et leurs familles, dans ce qui se vit toujours comme une rude épreuve. Une cérémonie tout en sobriété, sans grandiloquence. Des chansons choisies judicieusement par ses enfants. Et des paroles chargées d’émotion sincère.

     C’est son cousin, Marcel Turuban, par ailleurs maire de la commune, qui nous a rappelé ce que fut son cheminement. Kermouster lui a donné vie, mais c’est sous d’autres cieux qu’elle aura vécu sa vie de femme. Dans les pas de Jean-Michel, son militaire de mari.

     Çaldugaray qu’il s’appelait. Un Basque, mais Breton de cœur. Aucun doute là-dessus ! Jean-Michel lui a d’abord fait connaître son pays, puis ce sera, entrecoupé d’autres affectations,  l’Afrique et la Guyane. Il était parachutiste.

     Carrière terminée, c’est à Kermouster qu’ils ont alors choisi de s’en revenir. Jean-Michel nous a quittés, en plein coeur de l’été, voilà trois ans. Sylvie est restée à la barre. L’un et l’autre ont su redonner vie à ce qui fut l’ancienne école de Sylvie.

     Les témoignages qui suivent traduisent parfaitement le sentiment général. La Cambuse a redonné du souffle au hameau. Plus qu’un simple café épicerie, ce fut un lieu de vie, un point de rencontre qui a gommé le risque du repli sur soi.

     Dans le petit cimetière de Kermouster, il y avait de nombreux enfants. Derniers jours de vacances. Peu encline à parler d’elle, il aura fallu attendre ce jour pour apprendre que Sylvie a d’abord exercé le métier de puéricultrice. Sylvie aimait les rires des  enfants.

     Elle n’était pas en reste pour leur glisser gracieusement dans la main quelques sucreries. Plus tard, beaucoup plus tard, ces enfants évoqueront, à leur tour, son souvenir. Ils savaient trouver refuge chez elle. Rien que pour eux, elle avait tenu à installer un coin bibliothèque.

     Charles et Alexandrine ont eu la gentillesse d’inviter qui voulait à venir trinquer à la mémoire de leur mère. La Cambuse, le temps d’un adieu, a rouvert ses volets. Une dernière aubade, L’Auvergnat a capella, à même la terrasse du café épicerie, dans l’ancienne cour d’école. Sylvie aimait aussi Brassens. En ces derniers instants de partage, le ciel s’est mis à pleurer. Un léger crachin à l’heure de la renverse de la marée.

     Sylvie avait du cœur. Elle aura su toucher le nôtre.

     

     

    Sylvie restera vivante dans nos coeurs

     

     Sylvie est née à Kermouster. C'est là qu'elle a été à l'école. C'est là aussi qu'elle a fini son chemin. Entre les deux, une vie de femme, une vie de mère avec ses joies, ses difficultés, ses peines.

     

     Avec Jean-Michel, ils avaient tenté et réussi l'incroyable pari de redonner vie à l'école de Kermouster, devenue la Cambuse. Petite lumière dans les nuits d'hiver, lieu joyeux lors des concerts d'été, dans la lumière magique du soir sur l'estuaire du Trieux. Ils avaient ouvert grand leur porte à beaucoup d'initiatives : réunions, conférences, projections. soirées musicales prévues ou improvisées…

     

     Derrière le comptoir, Sylvie nous accueillait tous : ceux qui voulaient parler, ceux qui voulaient se taire, ceux qui voulaient juste se poser un instant, ceux qui avaient besoin d'un peu de réconfort…

     

    Après la disparition de Jean-Michel, elle a continué seule, courageusement. C'est avec ce même courage qu'elle a affronté la maladie, portée par l'espoir de pouvoir à nouveau nous accueillir à la Cambuse. Si l'avenir de la Cambuse est incertain,, une chose est sûre : Sylvie restera vivante dans nos cœurs à tous.

     

    Le village, croyants comme non croyants, s'apprête à fêter son saint patron, Saint Maudez, C'est à lui que nous aurions envie de confier Sylvie, que nous avons aimée.

     

                                                                                                Claudie Asselin-Missenard

     

    Une femme d’importance

     

    Etant à l’étranger,  je n’ai  pu assister  aux  obsèques  de Sylvie, et je voulais rendre hommage à cette femme d’importance.

    Nous l’aimions tous, Kermoustériens de souche ou d’adoption, elle nous le rendait bien, c’était une belle, une bonne personne. 

    Un film de Henri Verneuil de 1956 s’intitule Des gens sans importance. C’est l’histoire d’un camionneur et d’une serveuse de restaurant qui tombent amoureux. Ce titre m’a fait penser à Sylvie. Comme beaucoup d’entre nous, elle était peut-être une personne sans importance au regard des hiérarchies, des importants qui mènent le monde. Elle n’en aura été que plus importante pour chacun d’entre nous parce que le cœur et la bonté des êtres ignorent les hiérarchies. 

    Sa chaleur, son accueil, sa gentillesse, son humour nous ont aidé, à sa façon, à vivre au quotidien nos jours bretons heureux. Entrer à la Cambuse, c’était respirer une petite bouffée d’humanité. C’est cela qu’on venait chercher,  avant le café, son pain ou une conserve ou boire un verre.

     Elle savait les deux ou trois choses qu’il faut savoir sur nous, on lui faisait des confidences légères qu’elle gardait pour elle. C’était tout simple, qu’il pleuve ou qu’il vente, et même qu’il fasse beau, elle oubliait une fois sur deux de compter le café, ajoutait un sucre ou pas en précisant qu’on n’était pas au Georges V, racontait de sa voix amusante les beaux voyages en France avec Jean-Michel, disparaissait mystérieusement une minute dans sa réserve, gardait un paquet de cigarettes sous le comptoir pour quand vous reveniez en week-end ou en vacances trois mois plus tard, lançait un regard vers la mer pour voir quel bateau passait, sauf qu’elle ne reconnaissait  jamais le mien alors que je l’avais prévenue que je sortais en mer, et nous riions de cela quand je rentrais de mes trois ronds dans l’eau. « La prochaine fois, je passerai avec un paquebot. Comme ça, Sylvie... »

    Charles, son fils, soignait la terrasse, elle jouait avec sa petite fille. « Ca pousse », disait-elle, heureuse avec un petit rire. Elle partit car elle était malade. Elle nous manquait. Elle revint au bout de plusieurs mois, la Cambuse rouvrit. On était soulagé, on reprit nos habitudes de fin d’après-midi autour d’un verre, elle faisait le tour du comptoir pour nous embrasser, on la croyait guérie, mais non.

    Kermouster est un petit village lui aussi sans importance, un point sur la carte de la Bretagne, mais pour nous le plus cher, avec sa chapelle, toutes ses fleurs le long des routes, et la Cambuse qui en était le dernier lieu pour tous, après qu’aient disparu les trois cafés de mon enfance, l’épicerie de chez Chénie et la petite école primaire. Et les cloches de la chapelle qui ne sonnent plus  l’angélus.

    Si la Cambuse survit à Sylvie, je verrai toujours apparaître son doux visage quand je pousserai la porte, avant de voir qu’elle n’est plus là.


                                                                                                                    
    Gilles Hertzog.     


  • Commentaires

    1
    SIDONIE
    Jeudi 20 Septembre à 22:16

    Absente depuis fin juillet de la région, je découvre ce soir que Sylvie est partie rejoindre Jean-Michel ! Cela me fait beaucoup de peine. Je la connaissais depuis quelques années et elle me touchait vraiment beaucoup. C'était une belle et douce personne…. La disparition de Jean-Michel aussi fut un choc ! Quelques mois avant de partir, il était si heureux de nous montrer à Sylvain (mon mari) et à moi la nouvelle guitare qu'il venait de s'offrir pour Noël ! Nous avions prévu de monter un morceau avec lui, guitare/violoncelle/chant….. Le destin en a voulu autrement !

    Je pense très fort à leurs enfants et petits enfants. Je crois que jamais il ne quitteront mes souvenirs. Pour nous, Pablo et Sidonie, jouer à la Cambuse, était un immense cadeau. 

    Que la Cambuse continue à vivre afin de perpétuer leur travail, c'est un lieu magique !

     

    Armelle Lecoq

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