• Pierre Garel, la mort sur le  Chemin des Dames  

      Bouconville-Vauclair et son château de La Bôve. Au rendez-vous de la grande histoire. A deux pas de Coberny, un village qui s’honore d’avoir accueilli Jeanne d’Arc le 22 juillet 1429, au lendemain du sacre de Charles VII dans la cathédrale Notre Dame de Reims. Bouconville-Vauclair. C’est ici qu’aimaient séjourner, venant de Versailles, les  deux filles aînées de Louis XV. Mais ce château n’a plus grand-chose à voir avec celui de Françoise de Châlus,  duchesse Narbone-Lara, maîtresse du roi et gouvernante de ses deux filles, Dame Adélaïde et Dame Victoire.

      Ce château a été reconstruit dans la décennie qui a suivi la Grande Guerre, car sur cette crête qui allait devenir célèbre sous  le nom de Chemin des Dames, tout ce qui avait été construit grâce aux carrières riches en calcaire de ce plateau situé entre les vallées de l’Aisne et de l’Ailette sera irrémédiablement détruit. Il abritait  un poste de commandement allemand durant l'offensive dirigée, en 1917,  par le général Robert Nivelle. Le propriétaire de l'époque, Henri Rillart de Verneuil donna lui-même les informations nécessaires à l'artillerie française afin qu'elle puisse bombarder le bâtiment.

      C’est aussi en ces lieux que Napoléon 1er a remporté une victoire contre les armées russes et prussiennes du général von Blücher, en 1814, tout juste un siècle avant le déclenchement de la Première Guerre Mondiale, qui verra cette fois les Français et les Russes unir leurs forces pour lutter contre les Prussiens. Un de ces basculements stratégiques de l’historique militaire ! Cette bataille, dite bataille de Craonne, aura fait plus de 10 000 morts, en un seul jour, dont les fosses communes seront dispersées par les combats qui vont être menés entre 1914 et 1918. Une statue de l’empereur se dresse à l’emplacement d’un ancien moulin de Bouconville-Vauclair. Elle a été érigée en 1974.

     

    Pierre Garel, la mort sur le  Chemin des Dames   

     

      Bouconvile-Vauclair jouxte le village de Craonne, lui aussi reconstruit à proximité du Craonne d’origine, complètement rasé par le vomissement incessant des canons. Non loin du château, les ruines de l’abbaye de Vauclair  portent le témoignage de la virulence de cette pluie incessante de fer et de feu qui s’est abattue sur ce qui n’est plus alors qu’un chemin de larmes.

      Pleurer. Sans nul doute, Pierre Garel aura eu moult occasions de fendre l’armure avant de se retrouver sur ce fameux chemin. Incorporé dans le 73e régiment d’infanterie territoriale il aura vu tomber tant de camarades. Il fait partie des derniers Lézardriviens de ce régiment à avoir survécu à l’enfer.

      Depuis la Belgique, où il a eu la chance, quant à lui, d’échapper au piège des gaz, les occasions de pleurer n’ont certainement pas dû cesser. Il y a peu encore Pierre Garel combattait encore sous les couleurs du 73e RI, mais depuis le mois d’avril il a changé d’affectation, la 87e division d’infanterie territoriale étant devenue 87e division d’infanterie d’active. Sous quel drapeau de régiment a-t-il continué le combat ? Question sans réponse, mais qu’importe ! C’est ici que va se nouer le dernier acte pour lui.

     

       Le Chemin des Dames. Si Pierre Garel n’avait pas connaissance de l’histoire lointaine de ces lieux, il serait étonnant qu’il n’ait jamais entendu parler des faits dramatiques qui se sont déroulés, ici, provoquant un profond traumatisme dans l’armée française. Il combattait dans l’Oise quand le 16 avril 1917 le général Nivelle donna l’ordre, malgré le scepticisme de nombre autres généraux, de monter à l’assaut de ce qui est alors une véritable forteresse. Dans les creutes, un nom plus courant que celui de boves qui désigne, lui aussi, les carrières et cavernes creusées dans le calcaire, les Allemands, qui sont sur la hauteur, bénéficient d’un avantage certain.

      Pour Nivelle, l’objectif est de percer le front ennemi entre Soissons et Reims et de marcher vers Laon. Il promet aux Poilus qu’après ça, la guerre sera finie. Le retour chez soi, c’est pour bientôt ! Mais le sort en a décidé autrement. La forte résistance de l’ennemi y a été pour beaucoup, la lassitude de la troupe aussi.

      Pierre Garel a-t-il connu cela dans son propre régiment ? Les mutineries se sont faites plus nombreuses alors que les attaques s’avéraient toutes stériles. La conquête du Chemin des Dames a démarré le 16 avril 1917. Elle  va se prolonger jusqu’au 24 octobre, mais depuis le 15 mai, ce n’est plus Nivelle qui dirige les opérations. Le général Philippe Pétain l’a remplacé au pied levé.

     

    Pierre Garel, la mort sur le  Chemin des Dames   

    Craonne, corps des fantassins gisant parmi les barbelés (5 avril 1917) ; Peinture à l’aquarelle de François Flameng* ; Musée de l’Armée, Parus

     

      Comment cela ne serait-il pas parvenu aux oreilles des hommes de la 87e division ? Et que dire de la Chanson de Craonne ? Cette lassitude du Poilu se double depuis longtemps du fort sentiment qu’il y a des planqués, des embusqués et qu’à l’arrière, sur les trottoirs parisiens on n’a pas encore pris conscience des souffrances qu’il endure. Et ce malgré l’impact d’un livre qui a décroché le prix Goncourt 1916, écrit par un certain Henri Barbusse, pour honorer le courage de ces compagnons d’arme du 23e régiment de ligne.

      L’essentiel de ce livre, comme l’évoque son sous-titre, raconte la vie d’une escouade. C’est à Crouy, près de Soissons, non loin du Chemin des Dames, qu’Henri Barbusse va participer, à 42 ans, à son premier combat en première ligne. Il sera ensuite versé dans la territoriale, mais restera au front, volontairement.  Publié d’abord sous la forme d’un feuilleton dans le quotidien L’œuvre puis édité, Le Feu a suscité un réel enthousiasme dans les tranchées, mais soulevé bien des protestations du public à l’arrière, peu enclin à partager son réalisme?

      La Chanson de Craonne ne fait que prendre le relais de la Chanson de Lorette créée à l’époque de la bataille de Notre Dame de Lorette à Ablain-Saint-Hilaire, dès la fin de l’année 1914. En 1916, c’est sur cette même tonalité que va se diffuser la Chanson de Verdun. Chanter son dégoût de la guerre, de la médiocrité de ceux qui les mènent au combat, c’est exorciser sa peur, a capella. Oui, Pierre Garel n’a certainement pu rester sourd, voire insensible à ce ressentiment quasi général.

     

    Pierre Garel, la mort sur le  Chemin des Dames   

     

      Ce  dimanche  26 mai 1918, Pierre Garel ne se doute pas qu’il arrive au terme de ce sacrifice. Depuis la fin de l’automne dernier le Chemin des Dames est aux mains de l’armée française. Les Allemands se sont repliés sur l’autre rive de l’Ailette. Mais, depuis plusieurs jours, la VIIe  armée allemande a massé plus de 40 divisions sur une trentaine de kilomètres de front. En face, il n’y a que 8 divisions de la VIe armée française et 3 divisions du 9e corps d’armée britannique.

      A 1h du matin, le lundi, l’artillerie allemande déclenche un déluge de feu. L’effet de surprise est total. Puis  des nuages de gaz submergent les premières lignes françaises et britanniques. A 5h, les Allemands sont à nouveau maîtres du Chemin des Dames. Trois jours plus tard, ils seront à Château-Thierry, sur la Marne. A 70 kilomètres de Paris. Comme en septembre 1914.

      Tant de sacrifices pour en arriver à cela. Pierre Garel a quitté le monde des regrets. On n’a pas retrouvé son corps. Sa disparition sera actée par le tribunal de Lannion trois ans plus tard et transcrit le 30 décembre 1921 à Lézardrieux.

      « Qui écrira l'histoire réelle de cette guerre? Mais premièrement le témoignage des officiers doit être rejeté, car ils n'ont vu que leur pouvoir. Et de plus il faudrait trop deviner, car presque tous les documents sont faux, et volontairement faux ; il faudrait donc exposer seulement les résultats qui sont de notoriété, et les rattacher directement à des causes supposées, mais d'ailleurs systématiquement niées. Ce ne serait qu'un pamphlet, et trop facile à réfuter ; sans compter que l'auteur de cette histoire réelle, devant être étranger au monde militaire et académique, serait méprisé et même ignoré. Il vaut donc mieux s'en tenir à l'analyse des causes, d'après l'observation de la commune nature humaine, contre quoi les faits ne peuvent être allégués, puisqu'il s'agit de les expliquer tous, quels qu'ils soient. Et le fait tout nu ne décide rien ; par exemple des hommes courent ; mais s'ils fuient ou s'ils attaquent, c'est ce que le fait ne dit point. C'est pourquoi, au lieu d'essayer de prouver, je propose. Et que chacun, de bonne foi, lise les faits d'après cela. » Extrait de Mars ou la guerre jugée, d’Emile-Auguste Chartier dit Alain.

      Cette guerre, le philosophe Alain l’aura, lui aussi, vécu de près. Alors qu’il vient de fêter son cinquantième anniversaire, l’ancien brigadier du 3e régiment d’artillerie lourde met en ordre ses réflexions qui donneront lieu à la publication de ce livre en 1921.

      Gravement blessé au pied à Verdun, le 23 mai 1916, il est démobilisé depuis octobre 1917. Ce militant pacifiste, bien que non mobilisable, avait tenu à prendre sa part dans ce conflit. Mais en ce mois de mai 1918, rien ne dit encore qu’il pourra revenir écrire dans sa maison de Paissy, maison qu’il a achetée en 1909.

     

    Pierre Garel, la mort sur le  Chemin des Dames   

     

      Paissy, un village situé au pied du plateau du Chemin des Dames, un village riche en creutes, certaines investies comme lieu d’habitation. A deux pas de chez Alain, une de ces creutes sert de chapelle. Le père Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), aumônier et brancardier au 4e régiment mixte de zouaves et tirailleurs de la 38e division d’infanterie, y a dit des messes entre avril et juin 1917. Pour ce jésuite, lui aussi philosophe, arrière-petit-neveu de Voltaire par sa mère, la guerre sera « l’accoucheuse de sa révolution intérieure** ». Deux citations de ce grand esprit :

      « Ce n’est ni d’un tête à tête, ni d’un corps à corps que nous avons besoin, mais d’un cœur à cœur»

      « L’homme-individu est essentiellement famille, tribu, nation. Tandis que l’humanité, elle, n’a pas encore trouvé autour de soi d’autres Humanités pour se pencher sur elle et lui expliquer où elle va. »

    Tout au-dessus de Paissy, la Caverne du Dragon, une immense galerie souterraine creusée au Moyen Age. Ses pierres ont notamment servi à la construction de l’abbaye de Vauclair. Ce sont les Allemands qui ont baptisée ainsi ce lieu ô combien stratégique offrant une vue panoramique sur toute la vallée de l’Aisne. Le feu des armes leur a fait penser aux flammes que crache le dragon.

     

    Pierre Garel, la mort sur le  Chemin des Dames   

     

      Depuis le mois d’octobre de l’an passé, les Français et leurs alliés se sont rendus maîtres des lieux, mais alors que Pierre Garel ferme définitivement les yeux, tout est remis en question.

       A deux pas de la Caverne du Dragon, 9 statues sculptées dans du bois  calciné rendent hommage aux milliers d’hommes venus des ex-territoires d’Afrique occidentale  françaises, les fameux tirailleurs « sénégalais », tués lors des combats sur le Chemin des Dames. Une œuvre d’un sculpteur rémois, Christian Lapie, inaugurée lors de la célébration du 90e anniversaire de ces batailles. 9 statues pour une Constellation de la douleur.

      Pierre Garel gravite désormais dans cette Constellation.

     

    * François Flameng (1856-1923) ; En 1914, il est parmi les premiers peintres à rejoindre les missions aux armées.

     ** Extrait de Jésuites, une multibiographie (Ed Points) de Jean Lacoure, journaliste écrivain

     

    A suivre 

     Joseph Le Razavet dans la boue des Flandres

     

     

     


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  • Commentaires

    1
    TB
    Vendredi 9 Novembre à 14:10

    Merci pour ce bel hommage rendus aux habitants de Kermouster et de la Presqu’île et à leurs Combattants qui ont vécu un tel enfer . Très touchée par ces terribles récits, richement documentés.

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