• La Cambuse au carrefour de l'Histoire

    Quel rapport entre la guerre sous-marine qui a sévi le long des côtes de la Manche, durant la Grande Guerre et le combat que mènent les Peshmergas dans le Kurdistan irakien pour se prémunir de la peste mortifère des islamistes de Daech? A priori aucun ! Un siècle sépare ces deux périodes de feu et de sang. Pourtant, à y regarder de plus près, elles illustrent bien le continuum de l’histoire.

    La guerre fait  partie du paysage depuis la nuit des temps, mais en 1918, après la monstrueuse boucherie qui a rendu le monde exsangue de tout un pan de sa jeunesse, les consciences s’étaient élevées pour crier haut et fort « Plus jamais la guerre ». Les quelques personnes qui ont assisté, à La Cambuse, le vendredi 5 août, à la conférence sur la guerre contre les sous-marins allemands à partir de 1917, puis, une semaine plus tard, à la projection du film documentaire Peshmerga, tourné en 2015, savent, depuis leur tendre jeunesse, que cet espoir a fait long feu. Certes, le souffle de la guerre s’est éloigné un temps durant du vieux continent après la Seconde Guerre mondiale, mais les marchands d’armes ont continué à faire des profits à travers le monde. Les braises de la haine et de l’intolérance n’ont jamais été totalement maîtrisées, donc éteintes. La guerre demeure, plus que jamais, le fléau de l’humanité.

    Tous ces auditeurs de La Cambuse  n’ignoraient pas non plus que bien des conflits qui nous valent aujourd’hui de vivre, ici en France, sous un régime d’exception, compte tenu de la menace terroriste, tirent leur source de la première grande déflagration du siècle dernier. En 1914 1918 l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie comptent parmi leurs alliés l’Empire Ottoman. Leur défaite conjointe va lui donner le coup de grâce. L’ancien empire de Soliman le Magnifique avait déjà perdu de sa superbe avant d’être partie prenante dans ce conflit. Le traité de Sèvres, signé le 10 août 1920 va le morceler, donnant vie à de nouveaux états, dont la Syrie et l’Irak. Les Kurdes, malgré les promesses, seront les grands oubliés de ce démembrement. Leur avenir dans cette partie du monde déchiquetée reste problématique.

     La Cambuse s’est donc trouvée, par deux fois, en l’espace d’une semaine, au carrefour de l’Histoire. Il a fait bon rafraîchir ses connaissances dans ce qui fut autrefois une école.  

     

    Un canon sur le phare des Héaux de Bréhat

     

    La Cambuse au carrefour de l'Histoire

    Illustration extraite du site de l'Association pour la recherche et la sauvegarde des sites archéologiques du Trégor (ARSSAT) pour laquelle Alain Bohée a effectué un travail sur la guerre sous-marine en Manche

    Alain Bohée, ancien de l’armée de l’Air,  est un passionné de l’histoire locale. Depuis plusieurs semaines, il s’active, au fil de conférences, à faire connaître le résultat de ses recherches sur un aspect méconnu de la Grande Guerre, la guerre contre les sous-marins allemands sur cette côte nord de la Bretagne.  Des recherches effectuées à la demande de l’Association pour la recherche et la sauvegarde des sites archéologiques du Trégor (Arssat). Vendredi 5 août, il faisait escale à Kermouster.

    Pour la grande majorité des gens, 14-18 c’est la guerre des tranchées. Depuis deux ans déjà, nombre de cérémonies ont rappelé les tragédies et les actes héroïques qui se sont noués sur la ligne du Front. Il en sera ainsi jusqu’à la célébration du centenaire de l’armistice. En plongeant dans les archives Alain Bohée ne fait que rendre justice à tous ceux qui, sur mer ou tout le long du littoral, donc loin du Front, ont veillé à la sécurité du pays. Il se positionne d’emblée en historien soucieux de l’exactitude des faits. D’où cette citation de Talleyrand qu’il a tenu à énoncer avant d’engager son propos : « « Je vous prie de remarquer Messieurs que je ne blâme ni n’approuve, je raconte ». Quelques minutes plus tard il y ajoutera cette affirmation de Richelieu « On ne peut sans la mer soutenir la guerre ».

    Et de fait, sans la vigilance côté mer, l’issue de la Grande Guerre aurait pu être tout autre. Les U-Boots allemands ont fait peser une lourde menace, notamment sur le réapprovisionnement en charbon, la source d’énergie incontournable à une industrie prioritairement orientée sur le soutien aux armées. Les mines du Nord étant sous l’emprise ennemie, force était donc de s’approvisionner chez nos voisins d’outre Manche.

    Pour les sous-marins allemands les goélettes et vapeurs sont donc devenues des proies prioritaires. Ordre leur aura été donné, à compter du 1er janvier 1917, de tirer sur tout ce qui flotte. C’est ce qui va amener l’état-major français à doter les phares de canons longue portée. Il en a été ainsi pour Les Héaux de Bréhat, les Sept îles et les Triagoz. A cette époque, les sous-marins marchent au diesel. Il leur faut souvent mettre la tête hors de l’eau pour renouveler leur réserve en oxygène. Repérés, notamment par les hydravions – Tréguier sera doté d’une base aéronavale -  ils deviennent  à leur tour des cibles.  Un tir déclenché à partir de ses sentinelles de la mer devenues soldatesques peut leur être fatal. Cette évocation fut assurément le temps fort d’une conférence par ailleurs trop à cheval sur la chronologie et sur le souci du détail technique. Alain Bohée gagnerait à élaguer son propos, quitte à privilégier l’anecdote à la précision chiffrée. 

    Cette menace, qu’ont constitué les U-Boots, les Kermoustériens l’ont, quant à eux,  subie douloureusement. A deux pas de La Cambuse, sur une plaque, scellée à l’intérieur de la chapelle,  est gravé le nom d’un marin, Alexandre Le Blouch, maître canonnier sur le Danton. Ce cuirassé a été torpillé le 19 mars 1917 au large de la Sardaigne alors qu’il se dirigeait vers Corfou. Alexandre Le Blouch fera partie des 296 marins qui n’auront pas survécu à cette agression. Certes, cela s’est passé loin de nos côtes, mais nous nous devions une nouvelle fois d’évoquer ce fait, là encore, pour souligner le rôle qu’ont joué les marins dans la victoire finale, non pas contre l’envahisseur du territoire national cette fois mais contre ses alliés austro-hongrois, bulgares et Ottomans.

     

     Peshmerga, le nouveau film documentaire de BHL

     

    La Cambuse au carrefour de l'Histoire

    Compagnon de route de Bernard Henri Lévy, Gilles Hertzog (au centre) a présenté le film documentaire Peshmerga à Kermouster où il réside depuis soixante ans

    Il peut paraître inutile de présenter Gilles Hertzog, lequel est à l’origine de la projection à La Cambuse du film Peshmerga, mais, comme il faut toujours se méfier du supposé connu, mieux vaut le faire, ne serait-ce qu’en quelques lignes, pour les nouveaux résidents du hameau..

    Gilles Hertzog les y a précédés voilà soixante ans tout juste, dans le sillage de ses parents. Il est le petit-fils de Maurice Cachin, cofondateur du Parti Communiste Français, qui a vécu à Lancerf, en amont sur l’autre rive du Trieux. Son père, chirurgien, et sa mère, médecin pédiatre, ont également œuvré pour cette cause, en soignant notamment les Républicains espagnols qui fuyaient le régime franquiste en 1939.

    Gilles Hertzog a décrit cette période de leur vie dans Les Brigades de la mer, publié chez Grasset en 1979. Ce livre souligne le rôle qu’a joué la compagnie France Navigation, émanation du Parti Communiste Français, dans le soutien aux forces républicaines espagnoles dans les années 1936 1939. Paul et Marcelle Hertzog seront à bord du Winnipeg pour soigner les Espagnols qui venaient chercher, au Chili, une terre d’asile. Pour ces Parisiens d’adoption, Kermouster fut, au lendemain de la guerre,  un havre de ressourcement, un solide point d’ancrage.

     Depuis la fin des années soixante, Gilles Hertzog a rompu avec l’orthodoxie familiale. Il est devenu « compagnon de route » de Bernard Henry Lévy, philosophe écrivain, figure ô combien controversée de la vie intellectuelle depuis près d’un demi-siècle,  lequel, avec ce nouveau film dont il est à la fois commanditaire et animateur, interpelle la Communauté internationale sur le nécessaire soutien qu’il faut apporter aux Peshmergas mais, au-delà de ces combattants, à l’idée même d’un état kurde. Comme en Bosnie ou en Afghanistan, Gilles Hertzog aura été de la partie.

    Quelles que puissent être les raisons de cette controverse, que nous subodorons générée, pour l’essentiel, par une certaine « façon d’être » de celui que l’on appelle communément BHL, force est de constater que ce film témoignage, qu’il nous a été offert de regarder à La Cambuse  après son visionnage, en mai – excusez du peu ! -  à L’Elysée avant sa présentation au Festival de Cannes, puis, courant juillet,  à la Royal Geographical Society de Londres, est un document saisissant. Par la véracité des scènes de guerre prises sur le vif, six mois durant, sur une ligne de combat allant de Jalawala, au sud, jusque Mossoul au nord. L’utilisation de drones nous permet de survoler des paysages dantesques. Sur cette terre d’ocre rouge, les villages ne sont plus que ruines sans âme. Dans le regard des combattants kurdes, crainte et fierté se mêlent. BHL et ses équipes ne masquent pas leur parti pris, qui est aussi le nôtre. Comment pourrait-il en être autrement alors que ces Peshmergas forment un rempart contre la barbarie?

    Si Bernard Henri Lévy, contrairement à de précédentes productions, où il tenait à se montrer au cœur du conflit toujours égal à lui-même, dandy au milieu des battle-dress, se fait cette fois plus discret à l’image,  tout en assurant, lui-même, le commentaire, une heure trente durant. On ne peut plus emphatique, le propos, aux intonations d'un prêche,  n’en reste pas moins éclairant. Ces Kurdes, qui sont majoritairement sunnites, offrent un visage rassurant du monde musulman. Même s’ils sont loin de former un peuple uni, les Peshmergas eux-mêmes n’obéissant pas tous au même chef, les Kurdes irakiens affichent une tolérance envers les autres religions (chiite, catholique, yézédiste, pour ne citer que les plus représentatives). Même envers les Juifs, si l’on en croit les témoins de BHL

    Le film s’achève sur l’obstacle de Mossoul, la capitale proclamée de l’Etat islamique. Tourné en 2015, il colle encore malheureusement à l’actualité. Mossoul n’est toujours pas libérée. Les Peshmergas, aidés en cela par les forces aériennes de la coalition internationale, viennent d’engager une nouvelle offensive pour faire tomber ce dernier grand bastion des fanatiques.  Mais de quoi sera fait l’avenir ? Si l’idée d’une nation kurde nous paraît, à nous aussi, aller de soi, ce point de vue n’est en rien partagé par tous les belligérants. A ce jour il paraît improbable de pouvoir réunir les Kurdes de Turquie, de l’Iran, de Syrie et de l’Irak. Il n’est pas dit que ce soit dans les intentions d’un Vladimir Poutine, ni d’un Recep Tayyip Erdogan, de favoriser cette issue. Bien au contraire. Ces deux acteurs majeurs dans cette zone de turbulences viennent de nouer une alliance, contre-nature il y a peu de temps encore, qui fait craindre le pire.

    On n’en a pas fini avec la guerre !

     

     

     


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