• L’après 11 novembre de Félicien Le Goaster et  Jean-Marie Ernot

       Lundi 11 novembre 1918. Le ciel est couvert. Il ne faisait pas chaud à l’heure de la traite. Chacun vaque à ses occupations quand soudain, sur les coups de 11 h,  les cloches des alentours se mettent à sonner. Il n’en faut pas plus pour comprendre que cette fois la guerre est finie. Depuis une semaine le mot armistice a été dans toutes les conversations. Au cœur des prières, la veille. Armistice ! Le mot n’est guère d’usage en breton. A Kermouster, sur la place du Crec’h, devant l’école, on crie plutôt « Trec’h ! Trec’h » ou « Ar peuc’h ! Ar peuc’h ! ». « Victoire ! ». « La paix ! ». Sans plus attendre, les charrettes sortent de la grange. Il faut aller au bourg, à Lanmodez, à Lézardrieux, pour en savoir un peu plus. Pour s’assurer qu’on ne rêve pas. Si! Si ! Il n’y a plus de doute, on en a fini avec cette guerre. L’Allemand, le Bosche n’a eu que ce qu’il méritait. Les morts sont vengés. Enfin !

       C’est ce qui a dû vraisemblablement se dire et se passer ce jour là. Vraisemblablement, car il ne reste aucune trace écrite, dans le hameau, de cette journée ô combien mémorable. La cloche de la chapelle n’aura certainement pas  tardé à joindre son chant à celles des autres villages. La cloche ! C’est ce qu’on a de mieux sous la main pour clamer sa joie. On peut même penser que les bateaux qui transitaient, à ce moment là, dans l’estuaire du Trieux, ont fait sonner la corne de brume.

       Ce lundi 11 novembre 1918 aura été à Kermouster, comme dans tout le pays, un jour de liesse, même si remontera simultanément le souvenir douloureux de ces jours où l’on a vu venir le maire annoncer la mort d’un fils, d’un mari, d’un père. Mais il y avait aussi l’espoir de voir enfin revenir ces autres pères, fils ou oncles encore sous les drapeaux. Eux, ils ont eu la chance de ne pas tomber au champ d’honneur. Bravo aux vainqueurs ! L’anticyclone qui régnait au dessus des champs a soulevé un vent de fierté. La guerre était finie ! Bien finie ?

        C’est de cela qu’on est alors persuadé. L’heure n’est pas à discourir sur le sens de ce mot armistice qui sort tout droit du jargon militaire. Non ! C’est bien d’une victoire qu’il s’agit.

        « Chère sœur.

    Mille souhaits et bons souvenirs d’Alsace. En route pour (…), grisé par l’accueil enthousiastmé des habitants les troupes françaises. Guirlandes, drapeaux, bals et chants français, en notre honneur.

    Enfin, c’est le jour de gloire si longtemps espéré. Le bonjour des camarades indiqués en attendant la revoyure.

    Par ailleurs pas d’extra. La neige blanchit les hautes cimes de ces contrées. Froid vif.

    Cordialement à vous. »

        A Hirson, au cœur de la Thiérache, un terroir que se partagent cette région du nord-est avec les provinces belges de Hainaut et de Namur, Félicien Le Goaster se contrefiche pas mal du temps qu’il fait. C’est ce que laisse à penser ces quelques mots couchés au dos d’une carte postale qu’il adresse à sa sœur Pauline Bastard, huit jours après avoir appris que l’ennemi en appelait au cessez-le-feu..

       Pour le soldat du 248e régiment d’infanterie, celui des frères Yves et Hippolyte Ernot et de Yves Marie Le Cleuziat, morts au champ d’honneur, l’armistice ne va pas cependant changer grand-chose  à l’ordinaire, si ce n’est que maintenant on a la quasi certitude d’en avoir fini définitivement avec la guerre. Pouvoir embrasser la famille, ce sera donc pour plus tard. Après Noël ?  Au début de l’année prochaine ?

    L’après 11 novembre de Félicien Le Goaster et  Jean-Marie Ernot

     

       En effet, ce n’est pas demain qu’il va quitter cet uniforme qu’il a endossé dès le début du conflit. Lors du recrutement, c’est derrière le drapeau du 271e régiment d’infanterie qu’il lui a fallu marcher au pas. Quand il adresse des nouvelles à sa sœur de Kermouster le 5 mars 1915, son régiment est en Champagne.

       « Pierre Breton, le beau-frère de Fernand est blessé depuis quelques jours et tous ses camarades envient son sort tant on a hâte de se tirer de la mêlée. Rien de grave pour lui. De tous côtés arrivent des troupes à Suippes et dans les environs et l’on dit que le (…) prochain sera le grand coup (...) Je crois que nous serons mis en réserve et d’autres poursuivront notre tâche. Hier j’ai vu. J.M. B.... pour la 2e fois. Il n’est pas souvent sous le feu ennemi étant pour notre ravitaillement Je crois que l’on a commencé à semer les patates. Le temps est beau depuis 3 jours ici. Suis toujours en bonne santé et vous crois de même. Pas d’autres nouvelles pour le moment »

       C’est dans le secteur du bois Sabot que le 271 e RI va alors perdre 500 hommes. En juin 1916, lé régiment sera dissous. Certains soldats rejoindront le 247e RI. Pour Félicien, ce sera le 248e

       Depuis le 13 novembre 1918, le régiment est cantonné de l’autre côté de la frontière, au sud de Chimay. Mais il ne va y rester que très peu de temps, jusqu’à ce que tombe l’ordre du retour en France

       Ecrite le 11 décembre et expédiée de Fegersheim, au sud–est de Strasbourg, la nouvelle carte qu’apporte le facteur à Pauline Le Bastard montre bien que son frère a pleinement recouvré la confiance

       « En bonne santé, soyez de même.

    Je viens de renter de Strasbourg où nous avons fait le service d’ordre. Le 22 novembre on y avait défilé (…) Ces bons Alsaciens débordent de joie de se retrouver des nôtres.

    Beaucoup causent nôtre langue en ville. Ailleurs on nous comprend cuîk. Je crois qu’on ne tardera pas à rentrer au-delà des Vosges pour que d’autres viennent voir ce pays. »

     

    L’après 11 novembre de Félicien Le Goaster et  Jean-Marie Ernot

       

       L’avant-veille, Strasbourg avait accueilli Raymond Poincaré, le Président de la République, et Georges Clemenceau, le Président du Conseil. Une ville totalement apaisée après les temps agités de début novembre.

        Depuis la mi-octobre, l’imminence de la défaite des Allemands étant apparemment irréversible,  Rudolf Schwander, le statthalter (gouverneur) de Strasbourg militait pour que le parlement régional devienne état fédéré, mais le 10 novembre, veille de l’armistice, le gouverneur  a été renversé. Une grande confusion va alors régner dans la capitale alsacienne La grande vague révolutionnaire qui s’était levée, une semaine auparavant,  après la mutinerie des marins allemands, à Kiel, a balayé tout le pays, y compris jusqu’aux rives du Rhin. On a vu apparaître des soviets révolutionnaires, soldats et ouvriers au coude à coude. Le 13 novembre le drapeau rouge aura flotté  sur la cathédrale de Strasbourg. Mais sitôt les troupes allemandes évacuées, le mouvement révolutionnaire s’est essoufflé aussi vite qu’il avait surgi.

        La carte que Pauline Le Bastard va recevoir peu de temps avant Noël n’évoque en rien ces turbulences. Ce n’est d’ailleurs pas ce genre d’information que l’état-major s’amuse à divulguer. Cette fois, Félicien Le Goaster a la fierté d’annoncer à sa sœur que le 248e régiment d’infanterie a reçu sa fourragère aux couleurs de la Croix de guerre. Et c’est à Strasbourg que son régiment a reçu cette distinction. Des mains du général de Castelnau. Un événement qui a été  immédiatement imprimé sur carte postale. Ce qui permet cette précision à Félicien Le Goaster : « Au fond, en avant de sa troupe, le colonel Marchand, le commandant du régiment

     

    L’après 11 novembre de Félicien Le Goaster et  Jean-Marie Ernot

       

       C’est pour avoir, sous le commandement de ce lieutenant colonel, enlevé une position ennemie, le 9 juillet 1916, repoussé l’ennemi du côté de Montdidier, dans la Somme, début juin 1918 puis, montré une « ténacité héroïque » du 11 au 14 octobre, forçant ainsi le passage de l’Oise, que le 248e RI a reçu cet honneur. Pour le breton de Kermouster, qu’importe s’il ne « pige que couic » au parler des Alsaciens, il sait déjà qu’il n’oubliera jamais cette région redevenue française.  La famille aura conservé précieusement cette carte ô combien symbolique d’un petit militaire embrassant sur la joue une jolie petite alsacienne.

     

    L’après 11 novembre de Félicien Le Goaster et  Jean-Marie Ernot

     

        C’est également en Alsace que Jean-Marie Ernot, le plus jeune des frères Ernot aura entendu les cloches sonnant à la volée l’armistice. Son régiment, le régiment d’infanterie coloniale du Maroc venait de connaître un dernier succès lui valant double fourragère, de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre. En Argonne.

     

    L’après 11 novembre de Félicien Le Goaster et  Jean-Marie Ernot

       

       Mobilisé à la fin décembre 1914, Jean-Marie Ernot aura passé deux années au  Maroc, au sein de la coloniale. Car là-bas, dans ce pays du Maghreb,  protectorat français depuis 1912, la France a également besoin d’une armée pour défendre ses propres intérêts. Le général Lyautey n’aura eu de cesse de le rappeler. La soumission totale des Marocains est loin d’être acquise  

       Mais à partir de  janvier 1918, c’est en France que Jean-Marie Ernot va s’en venir combattre. Dix mois ont passé quand avec ses camarades du 7e bataillon il découvre le Rhin, à la poursuite d’un ennemi qui vient de perdre la face.

        Ce 11 novembre 1918, à Kermouster, on aurait aimé avoir déjà retrouvé tous ces jeunes gars ayant survécu à l’enfer. Mais il  faudra encore  ronger son frein d’impatience.

      Ce n’est que le 18 avril 1919 que Jean Marie Ernot sera démobilisé, après un ultime transfert par le dépôt démobilisateur du Génie de Rennes. Il aura la joie d’y retrouver ses frères Guillaume et François et ses quatre sœurs. Comme eux et comme elles il ne pourra que déplorer que trois de ses aînés ainsi que le mari de Marie Louise, Alexandre Le Blouch, n’aient pas eu eux aussi cette chance..

       Chez les Le Goaster, outre Félicien, on ne pourra que se réjouir de retrouver la famille au complet, Arsène, Arthur et François Bastard, le beau-frère, mari de Pauline étant revenus sain et sauf. Mais portant en eux une souffrance indicible. On ne sort pas totalement indemne d’un enfer.

     

     A suivre 

     Armistice : la Der des Der ?

     

     

     


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