• Kermouster dans la Grande Guerre

    La cloche de la chapelle sonnera à la volée le dimanche 11 novembre prochain, à 11 h tapante. Simultanément avec toutes celles des alentours. Alors qu’au bourg, devant le monument aux morts, Marcel Turuban, le maire, rendra hommage aux victimes de la Guerre 14 18, son premier adjoint, Loïc Cordon déposera une gerbe devant la plaque de marbre sur laquelle sont gravés les quatorze noms de poilus et marins ayant eu un lien affectif avec Kermouster. Dans toute la presqu’île comme dans toutes les villes et villages de France, le jour sera venu de commémorer le Centenaire de l’Armistice. Il me plaît d’espérer que ces quelques instants de recueillement seront partagés bien au-delà de nos frontières, dans tous les pays qui ont pris part à ce conflit, quel que fut leur engagement,

     Avant cela, une messe du souvenir aura été célébrée en l’église de Pleumeur-Gautier. Mais dès le jeudi 8 jusqu’au samedi 10 à midi, nous aurons été invités à nous rendre à la salle de l’Ermitage pour visionner les souvenirs se rapportant à ce douloureux et terrible moment de notre histoire. Cette exposition de Lézardrieux va concerner toutes les communes de la presqu’île. D’ores et déjà, il est fait appel à celles et ceux qui ont pu conserver des objets, des photos, des lettres, des carnets de guerre, de les confier pour donner à cette exposition tout le relief souhaité.

     C’est dans cette perspective que je vous invite, dès ce jour,  à consulter quotidiennement ce blog, durant tout le temps qui nous sépare de la commémoration du Centenaire. Bien que n’ayant pas la maîtrise d’un historien, ni la plume d’un romancier, je me suis mis en tête d’être au rendez-vous, au travers d’un récit qui place notre village dans la tourmente.

     

    Kermouster dans la Grande Guerre

    Il ne s’agit pas de s’inscrire dans un repli identitaire. En plaçant Kermouster au cœur de ce narratif, j’ai, bien évidemment, voulu en premier lieu, rendre hommage  aux quatorze jeunes hommes qui n’ont pas eu l’heur de revoir le clocher de leur chapelle, mais, à travers eux, il s’agit aussi d’honorer la mémoire de tous ceux qui ont écrit, avec leur sang, cette longue, trop longue page d’histoire. D’ailleurs, c’est en pensant à mes propres grands-pères, que m’est venue cette idée. L’un était artilleur, artiflot dans le langage du poilu, l’autre marin. Tous deux ont été mobilisés. Tous deux sont revenus de l’enfer, mais comme des milliers de survivants. C’est-à-dire portant en eux le traumatisme de ces angoisses éprouvées à la force de l’âge, avec profondément ancrées au fond d’eux-mêmes des images où l’absurde se dispute l’horreur.

     Les circonstances m’ayant amené là où je suis, il m’a cependant paru judicieux d’élargir mon propos. D’autant qu’à partir de ces seuls Kermoustériens, il y avait matière à raconter la Grande Guerre, comme on la qualifie par un doux euphémisme, tant dans sa durée que dans sa chronologie, de l’enfer des tranchées à la menace sous-marine.

     Raconter la guerre, c’est aussi rendre hommage à ceux qui ont survécu. Quatorze morts à Kermouster, mais combien de survivants ? Ils se comptent par dizaines.  Je ne pourrai pas, hélas, en préciser le nombre, faute d’avoir pu, à temps, réveiller les mémoires de celles et ceux qui, ici, seraient mieux à même de parler en leur nom. Une seule certitude : dans ce qui  n’était alors qu’un village rassemblant des cultivateurs, les cellules familiales étaient étoffées. Dans chaque ferme, à de rares exceptions près, la fratrie comptait, souvent,  pas moins de dix enfants. Au lendemain de la déclaration de la guerre, le 3 août 1914, Kermouster aura commencé à être saigné à blanc. Tous les hommes en âge de combattre ont dû, dans les jours qui ont suivi, rejoindre leur caserne de recrutement, laissant leurs parents et leurs sœurs face au travail harassant mais incontournable des champs.

     C’est donc en pensant aux morts, à ceux qui en sont revenus, mais aussi à celles et ceux qui n’ont eu de cesse de craindre de voir arriver le maire, écharpe tricolore croisée sur le costume, s’en venir leur annoncer la mort d’un fils, d’un frère ou d’un mari, que j’ai engagé ce travail de mémoire. Tous ses acteurs et témoins de ce conflit mondial sont désormais réunis dans l’au-delà. Ne reste bien souvent d’eux que quelques photos jaunies, quelques, mais trop rares écrits.  

     D’emblée, il me faut ici indiquer que sans les recherches effectuées, voici déjà plusieurs années, par François Souquet, un ancien chef mécanicien de la marine marchande, membre du Souvenir français (1), je n’aurai pas réussi à nourrir la trame de ce récit. Je n’ai eu qu’à puiser dans l’inventaire qu’il avait établi, regroupant tous les morts de Lézardrieux, pour penser un narratif  qui va se décliner en plusieurs épisodes, tous liés à un de ces quatorze disparus. Il faut imaginer ce qu’a pu être le travail de François Souquet qui, certains ici s’en souviennent certainement, aura demeuré quelque temps durant à Kerarzol. Il ne pouvait donc qu’être sensible à cette initiative. Je le remercie chaleureusement. 

     Certes, aujourd’hui on bénéficie d’un outil qui facilite les recherches. Pour ce qui est de la Guerre 14 18, citons notamment  « Mémoires des hommes », « Chtimiste », « Geneawiki ». Mais il y a désormais sur la toile bien d’autres sites pour arriver à redonner de la chair à tous ceux qui ont vécu cette tragédie. Pour autant, la nécessaire rigueur qui doit accompagner une telle initiative vous oblige à passer au peigne fin toutes les informations recueillies. Ne serait-ce que pour corriger les erreurs qui sont gravées dans la pierre ou dans le marbre. La plaque qui est scellée dans la chapelle en est un exemple frappant.

     Sur cette plaque on y trouve le nom et prénom de deux François Mével. Il aura fallu de nombreux recoupements pour s’apercevoir que l’un s’appelait François Marie Félicien Le Mével et l’autre François Le Mével et apprendre qu’ils n’étaient en rien de la même famille. Comme cela s’avère être souvent le cas lorsque l’on consulte les registres paroissiaux, autre source de première importance quand on veut chercher un acte de naissance, de mariage ou de décès,  l’article « le » qui  précède le nom peut avoir été oublié. Le graveur ou le préposé à la rédaction  de l’acte n’ayant été trahi que par lui-même. Ce « le » que l’on ne prononce guère dans un pays où l’on parle breton, peut ainsi avoir tout naturellement disparu. Ainsi sur cette même plaque du souvenir, il convient de lire Le Cleuziat et non Cleuziat, Le Luron et non Luron.

    Mais l’erreur peut se nicher aussi dans l’orthographe même du nom. Alors que sur le monument aux morts du centre bourg de Lézardrieux et sur celui de l’église Saint Jean Baptiste le nom d’Alexandre Auguste Leblouch est correctement écrit, celui-ci devient Leboulc’h à Kermouster. Allez comprendre !

     A ce premier type de chausse-trappe s’ajoutent aussi celles que génèrent l’absence de toutes précisions concernant le lieu et l’instant où sont tombés au champ d’honneur tous ces braves. Bien que disposant de fiches faisant état de leurs états de services durant la guerre, celles-ci n’offrent pas toujours toutes les précisions requises.

     Connaître le régiment est une chose, mais connaître la compagnie ou l’escouade en est une autre. Même quand on lit le compte-rendu officiel, rédigé par les soins de l’armée, on n’arrive pas toujours à positionner le fantassin, voire le matelot, au moment de sa mort. On se doit d’avoir en tête l’incommensurable pagaille qui régnait sur le champ de bataille. Il y a alors tout un monde entre la stratégie mise au point par l’état-major et la dure réalité du terrain.  Des bataillons, des compagnies entières ont été décimées. Les survivants se sont souvent retrouvés à poursuivre le combat sous les couleurs d’un autre drapeau.

     Ces remarques préliminaires ont pour but d’attirer votre attention sur le fait que ce récit peut souffrir de quelques erreurs. Pour autant, je me suis attaché à ne pas sombrer dans le romanesque pour gommer le manque de précisions. Mais, n’ayant pas pu, de ce fait,  conférer à ces morts toute la densité voulue, faute d’écrits circonstanciés,  j’ai choisi de leur donner des compagnons d’infortune qui ont pour eux d’avoir connu la célébrité.

     C’est pourquoi, chaque épisode, nous remettra en mémoire plusieurs extraits de livres écrits par des écrivains, français, allemands, américains, anglais et autres ayant été, eux aussi, au feu. Même si leurs chemins n’ont pas croisé ceux de ces jeunes compagnons d’armes,  voire ennemis,  de Kermouster, c’est aussi d’eux qu’ils ont parlé dans leurs carnets de route devenus best-sellers, parfois sous la forme d’un roman.

     Puisque, comme je viens de le souligner, ce récit souffrira de quelques imperfections, je ne puis déjà que vous inviter à une lecture attentive des textes qui auront, peut-être, le tort d’être trop longs. Je compte sur votre compréhension et espère vos observations, si ce n’est vos rectificatifs. Nourri par une documentation, de moi inconnue à ce jour, ou par des souvenirs jusque là enfouis au fin fond de votre mémoire, je me propose de remettre sur le métier tout ce travail et de lui donner une forme autre, par une mise en page moins linéaire. Mais ce sera pour après la commémoration.

     Pour conclure cette introduction, je me dois de remercier Andréa, Marie-Thérèse, Marie-Hélène, Huguette, Mimie, Marie-Jo, Marie-Claire, Danièle, Elisabeth, Yves, Pascal,, Yfic, Rémy, Marcel, Jean-Pierre de m’avoir accordé quelques instants d’attention pour dépasser le stade de l’intention. Je me reproche simplement d’avoir tardé à mettre en œuvre ce travail et d’avoir omis d’aller sonner à d’autres portes.

     Je salue au passage Alain Bohée dont son ouvrage consacré à la défense des ports de ce secteur de la côte nord de Bretagne (2) m’a permis d’enrichir mes propres connaissances pour ce qui concerne la guerre sur mer.

     Mais ces remerciements vont également à ces personnes qui œuvrent au plus près de tous ces morts. Je veux parler ici de ces hommes et femmes qui travaillent au sein des pôles de sépultures. Quoi de plus émouvant dans une nécropole que de pouvoir lire sur une croix, parmi des centaines voire des milliers d’autres croix, le nom d’un de ces combattants tombés au champ d’honneur. Leur concours a été précieux.

     Mais pour un corps retrouvé et identifié, combien de disparus ?

     1)       Le Souvenir français est une association créée en 1887 qui garde le souvenir des soldats morts pour la France par l'entretien de tombes et de monuments commémoratifs.

    2)      « La défense des ports de Lézardrieux-Paimpol-Tréguier et la fortification de ce front de mer du 17e au 20e siècle ».

     

    Dimanche 28 octobre :.

      1er août 1914 : Ar bresel ! Ar bresel !

     

     

     

     


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