• Joseph Le Luron au royaume des Immortels ?

      Cela fait déjà dix jours que les hommes du Régiment d’infanterie coloniale du Maroc se battent en première ligne dans les ruines de Fleury-devant-Douaumont. Pour les Allemands toujours maîtres des lieux, après que le village eut changé de main seize fois depuis le début du mois de juin, il s’agit de tenir cette position clef. Tenir cette place, c’est verrouiller la porte d’accès à Verdun. Un village en ruine, une zone totalement sinistrée, des cadavres à n’en plus finir. Une guerre sans merci. Au lance-flammes et aux gaz. Des bataillons entiers ont été anéantis. Les morts se sont ajoutés aux morts.

     

    Joseph Le Luron au royaume des Immortels ?

     

      Jeudi 17 août 1916. Le RICM reçoit l’ordre de procéder à un nouvel assaut. Un de plus pour Joseph Le Luron qui s’est engagé dans ce régiment issu du 1er régiment mixte d’infanterie coloniale constitué à Rabat. C’est en juin 1915, peu avant que le Kermoustérien franchisse le cap de ses vingt ans, que le régiment a changé d’appellation. Après le remplacement de deux bataillons sénégalais, il est devenu de fait le 1er régiment de marche d’infanterie coloniale en grande partie composée d’Européens, des coloniaux issus du Maroc et d’Afrique du Nord. Mais il bataillait déjà plus d’un an sur la ligne de front. Le 31 août 1914, après la Belgique, où il fut missionné pour protéger la retraite après la bataille de Charleroi, le RICM était déjà totalement exsangue. Il ne comprenait plus alors que l’effectif d’un bataillon

      C’est en décembre 1914 que Joseph Le Luron comme toute la classe 1915 avait été appelé, avec onze mois d’avance, à endosser l’uniforme. A Guingamp. Le temps de se familiariser au maniement des armes  et le voici propulsé dans l’enfer de Verdun. En plein été 1916. Le fort de Vaux, la Côte 304. Les marsouins du RICM ont été à rude épreuve tout au long de ces dernières semaines. Et voici, Fleury-devant-Douaumont !

      Depuis 10 jours sur ce territoire, les marsouins sont au coude à coude avec les zouaves et les tirailleurs de la 38e division d'infanterie. Il faut faire sauter ce verrou. C’est en chantant La Marseillaise et L’Hymne de l’infanterie de marine que Joseph Marie Le Luron et ses compagnons d’arme vont monter à l’assaut d’un village qui n’est déjà plus qu’un amas de moellons. La bataille va durer jusqu’au lendemain soir, mais pour le Breton les heures sont comptées. Il meurt le samedi 19 août dans l’ambulance qui le transporte vers l’arrière. Deux jours après un autre Lézardrivien, Yves Bodiou, lui aussi incorporé dans ce régiment.

    Joseph Le Luron au royaume des Immortels ?

       

    Joseph Marie Le Luron sera inhumé dans un cimetière militaire, à une vingtaine de kilomètres de là, sur les hauteurs du village de Souhesmes Rampont. Il repose à l’ombre d’un arbre, tombe n° 450. Le corps d’Yves Bodiou n’ayant pu être identifié, son nom est venu s’ajouter à la longue liste des disparus.

      Ce qu’il reste de lui repose peut-être dans l’ossuaire de Douaumont. Plusieurs années durant on a retrouvé des corps et des ossements enfouis dans la zone autour de Verdun. Jusqu’à 500 par mois. Tous ne purent être identifiés. Au pied de la Tour des morts, haute de 46 mètres, qui surplombent l’imposante nécropole de Fleury-devant-Douaumont, sont enterrés les restes de quelque 130000 soldats français et Allemands. La nécropole rassemble quant à elle plus de 16000 corps de soldats français auxquels s’ajoute un carré musulman de 592 tombes.

      Un autre Lézardrivien, Pierre Berthou, canonnier au 101e  régiment d’artillerie lourde est enterré dans ce grand cimetière, tombe n° 4625. Il est mort un an après ses deux pays, le 31 juillet 1917, suite à des blessures par éclats d’obus. Le 31 juillet 1917 dans le bois de Lambéchamp, à Montzéville, non loin de la Côte 304 où l’a également précédé dans la mort Joseph Marie Ernot.

       Par son ampleur et l’intensité des combats qui ont été menés dans ce secteur, la bataille de Verdun a indéniablement valeur emblématique. Plus de 500000 soldats des deux camps y ont péri entre le 21 février et le 19 décembre 1916, mais elle ne peut en rien, ni ne doit faire oublier l’horreur qui a sévi durant toute cette guerre, sur le front de l’ouest comme sur le front de l’est. Plus d’un million de morts côté russe avant que les Bolchevicks, devenus maîtres de ce vaste empire, s’en viennent à signer un traité de paix avec l’Allemagne.

    Joseph Le Luron au royaume des Immortels ?

     Derrière la ligne de bataille: les convoirs de transport de matériel et de personnel, par Georges Bertin Scott de Pagnolle* (mars 1916)

      La nécropole de Souhesmes Rampont comparée à celle de Fleury-devant-Douaumont a des allures de petit cimetière de village, de par ses dimensions. Elle s’étend en bordure de l’autoroute A 4 et de la Voie Sacrée, une route ô combien stratégique qui reliait Verdun à Bar-le-Duc, sur une distance de 56 kilomètres. Cette route a été récemment rebaptisée RD1916 en référence à l’année 1916. Quelque 90000 hommes et 50000 tonnes de munitions, de ravitaillement et de matériel ont transité par cette route, chaque semaine, au cours de ce qui sera le dernier été de Joseph Le Luron. Sur cette route entretenue jour et nuit par des bataillons de « territoriaux », quelque 6000 camions ont formé une noria incessante.

     

    Joseph Le Luron au royaume des Immortels ?

     

       « C’est à deux reprises que je suis allé, en tant que chef d’équipe chirurgicale, prendre ma part et jouer mon rôle dans l’enfer de Verdun. Je laisse de côté, celle de 1917. Quand je songe à Verdun, c’est à la bataille de 1916 que vont mes plus angoissantes, mes plus douloureuses pensées.

      J’ai raconté ce que j’ai pu voir d’une des plus tragiques batailles de l’histoire, dans un livre témoignages intitulé La Vie des Martyrs et qui n’a pu paraître qu’au début de l’année 1917. J’écris ici le mot de témoignages pour bien donner à comprendre que l’invention romanesque ne joue aucun rôle dans un tel récit. La vérité seule ! Et cette vérité suffit à faire comprendre la vertu, la grandeur d’un peuple que ses adversaires considéraient volontiers comme gâté par sa légèreté naturelle, par son manque de discipline, d’un peuple qui, même dans l’excès du péril et du malheur, trouve toujours la force de se ressaisir, de prouver son droit, de reprendre son équilibre.

      On m’a demandé  souvent à quel chef militaire illustre il convenait d’attribuer ce que les chroniqueurs appellent avec raison la victoire de Verdun. Je réponds toujours, fort de mon expérience, que le vrai vainqueur de Verdun, c’est le simple soldat français. (…) J’admire les chefs qui ont fait le nécessaire pour ravitailler en armes et en nourritures cette multitude de héros presque anonymes. Toutefois, je m’en tiens à mon sentiment, et je pense, plus de quarante-trois ans après ces drames, que le vainqueur de Verdun est bien, au regard de l’Histoire, l’humble combattant français. »

      Un hommage sans ambiguïté de Georges Duhamel, alors membre de l’Académie Française. Il s’agit d’un extrait d’une préface qu’il a rédigée pour un ouvrage sur Verdun, écrit par Jacques-Henri Lefebvre et publié pour la première fois en 1960. Le titre de ce livre, édité sous le patronage de la Fédération de « Ceux de Verdun » : Verdun, la plus grande bataille de l’Histoire racontée par les survivants. Un hommage rendu par un écrivain qui, lui aussi,  a vécu l’enfer.

      Malgré ses déficiences sur le plan de la vue, Georges Duhamel aura, à partir de 1914, occupé pendant quatre ans les fonctions de médecin aide-major dans des autochir, les ambulances chirurgicales automobiles. Souvent, très souvent dans des situations souvent très exposées. A Verdun, il est alors rattaché au 1er corps d’armée. C’est le 26 février qu’il a aperçu pour la première fois la citadelle de Verdun, après avoir emprunté la Voie sacrée.

      La guerre, Georges Duhamel l’a déjà mise en mémoire avec, comme il le précisait  dans cette préface, La Vie des Martyrs, en omettant toutefois qu’un an plus tard, le 11 décembre 1918, il décrochait le Prix Goncourt avec Civilisation, autre livre témoignage sur les ravages de la guerre, prix obtenu sous le pseudonyme de Denis Thévenin, car il ne voulait pas être accusé de profiter de la guerre pour faire de la littérature.

      Le régiment de Joseph Marie Le Luron avait pour devise : Recedit immortalis certamine magno, ce qui veut dire Il revint immortel de la grande bataille. Immortel ? Georges Duhamel le deviendra, à titre honorifique. Joseph Marie Le Luron le restera-t-il ?

      En signant cette préface, Georges Duhamel montre bien qu’il ne se résolvait pas au fatalisme qui semble suinter de la plume d’un autre écrivain combattant. « On nous oubliera, le temps inexorable fera son œuvre, les soldats mourront une seconde fois » dira un jour Roland Dorgelès.

      Pour l’heure la mémoire ne s’est pas encore effacée. A Souhesmes Rampont, comme dans toutes les nécropoles, les petites croix blanches ancrent le souvenir.

    *Georges Bertin Scott de Pagnolle est un peintre illustrateur français, connu notamment pour ses dessins de la Première Guerre mondiale publiés dans L'Illustration. Correpondant de guerre, il sera peintre aux armées en 1916

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