• Armistice : la Der des Der ?  

     Armistice : la Der des Der ?   

     

       Heureux les ubiquistes ! Heureux ceux qui ont pu, en cette  journée de commémoration du Centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918, être présents simultanément dans plusieurs lieux à la fois, là où il fallait être  pour un nouvel hommage, peut-être le dernier rendu avec une telle solennité. Ce don d’ubiquité, je ne l’ai pas. J’imagine aisément que je ne constitue pas un cas d’espèce.

       Ce dimanche, en effet, il nous a fallu faire un choix. La chapelle de Kermouster ou le square du souvenir au centre bourg ? Et pourquoi pas, devant l’écran de la télévision ?

      En décidant de sciner la commémoration en deux, la municipalité nous a placés devant un dilemme, un choix quasiment cornélien puisque les deux cérémonies se tenaient simultanément. Le en même temps a parfois ses limites.

       Ce choix je l’ai fait, non sans regret, car il aurait été bon d’être au bourg  pour entendre de jeunes adolescents évoquer les noms  de leurs anciens, morts voilà plus d’un siècle. Pour ce que symbolisait leur participation.

       Il aurait été certainement préférable, même si nous en avons déjà publié un extrait, de pouvoir écouter l’arrière arrière petite fille de François Marie Félicien Le Mevel nous lire la lettre que ce Kermoustérien a écrite deux jours avant de tomber « au champ d’honneur ». Elle n’oubliera jamais cet instant. Nous n’oublierons pas cette lettre.

       Quel que soit notre regret de n’avoir pas pu être là, c'est bien qu’ils aient été associés à cette journée nationale du souvenir. Non pas pour qu’on leur  parle de batailles « héroïques », mais pour qu’ils se persuadent, à leur tour, que leur avenir passe par le chemin de la Paix.

     

    Armistice : la Der des Der ?   

     

       Cela s’est fait dans de nombreuses communes de France, mais à Kermouster nous nous sommes retrouvés essentiellement entre « vieux qui ont de l’âge ». Entre gens qui ont grandi à une époque encore nourrie par la haine ancestrale entre l’Allemagne et la France. Que de chemin parcouru depuis lors. Mais que de chemin à parcourir encore pour que nous puissions aller encore plus loin, ensemble, avec les autres, avec tous les autres. Tous les obstacles ne sont malheureusement pas levés. Ces jeunes portent désormais notre espoir de voir leur avenir se sortir du guêpier dans lequel nous sommes présentement englués.

        Du message que notre jeune Président de la République nous a adressé, via Loïc Cordon, Premier adjoint,, retenons ne serait-ce qu’un mot : vigilance ! Qu’importe le regard que vous portez sur sa manière de conduire le char de l’état. Donnons lui quitus !  Pour s’être positionné, tout au long de la semaine dernière, par le geste et par le mot, comme un lanceur d’alerte. Oui ! Cette paix, à laquelle nous aspirons tous, est précaire.

        Les vétérans de la Grande Guerre sont tous morts. Ceux qui ont survécu à ces années de feu et de sang ont rejoint dans la terre leurs anciens compagnons d’arme. Nous qui nous sommes rassemblés dans la chapelle, pour honorer la mémoire des 14 kermoustériens qui n’ont pas eu l’heur de revoir son clocher et, au-delà de leurs seules personnes, à toutes les victimes de cette « boucherie », n’avons pas tous un souvenir très précis de nos propres grands pères. Même de ceux qui ont survécu.

       Il faut dire que, pour le plus grand nombre, les années qui ont suivi l’épouvante ont été celles de cauchemars incessants. Quand ils sont revenus au pays, ils étaient presque tous « méconnaissables ». Souvent gravement blessés, mais tous brisés de l’intérieur. Comment raconter l’indicible ? Quand le poilu y arrivait, le plus souvent les larmes lui perlaient aux paupières.

       Je n’ai jamais vu mes grands pères pleurer. Et pour cause, ils étaient déjà morts quand j’ai ouvert les yeux sur ce monde qu’il allait falloir appréhender. Nous sommes, par la force du temps, les derniers dépositaires de ce passé douloureux. Et notre mémoire vacille !

     

    Armistice : la Der des Der ?   

     

       Autant l’avouer, il m’en aura fallu du temps pour donner tout son sens à ces regroupements systématiques devant le monument aux morts. Un exercice obligé, en costume du dimanche, col de chemise amidonné, chaussures cirées.

       Que de fois il aura fallu taire un fou rire devant ce qui s’apparentait à un spectacle de marionnettes, rythmé par le balancement de drapeaux à la toile empesée par les dorures d’un temps révolu.

       Qu’ils étaient drôles ces vieux messieurs qui avaient l’âge qui est le mien aujourd’hui ! Oui qu’ils étaient drôles avec leurs bérets rouges, noirs, verts, bleus, ou leurs calots posés de guingois sur des couronnes de cheveux blancs.

      Qu’il était long et inaudible ce discours nous racontant une histoire d’un autre temps, mais qu’il fallait écouter pieusement, en tout cas faire semblant d’écouter pour éviter la réprimande paternelle, de retour à la maison.

       Il n’y a guère que la sonnerie aux morts qui m’aura fait vibrer à l’unisson. Et c’est toujours le cas !

      Je veux croire que ces jeunes, dont j’avais l'âge à l’époque, sont mieux à même de comprendre le sens de cette cérémonie à laquelle ils ont prêté leur voix.

       Ces considérations faites, je me dois de  reconnaître que la décision de la municipalité a été aussi celle du cœur. Pour le moins, une délicate attention.

       Je ne vais pas ici citer les noms de celles et ceux qui n’auraient pas compris que le hameau ne puisse pas  être pleinement associé à l’heure où toutes les cloches des environs se sont mises à sonner. A chacun sa cathédrale !

     

    Armistice : la Der des Der ?   

     

       Kermouster, bien que rattaché à Lézardrieux depuis la Révolution, était encore un vrai village quand tout ce qui constituait alors sa force vive a dû aller défendre le pays. Un village avec sa chapelle, son école, ses bistrots, son épicerie et, bien sûr, toutes ces fermes abritant, avant et dans l’immédiate après guerre,  des familles nombreuses. Des familles, par nature proches les unes des autres, qui sortiront, comme tant d’autres à travers ce vaste monde, éprouvées par trop de douleur.

       Il suffit de franchir le portail du cimetière pour mesurer l’impact qu’ont pu avoir ces toutes premières années de guerre sur le village. Les corps des morts sur le champ de bataille n’y sont pas, mais ceux de leurs frères, de leurs sœurs, de leurs neveux et nièces, voire de leurs propres enfants si tant est qu’ils ont eu la possibilité de donner la vie,  y demeurent.

       De dalle en dalle, c’est un enchevêtrement de noms. Les racines des Kermoustériens de souche ont d’abord été tronc commun. On grandissait et se mariait à même l’endroit de sa naissance. Ici comme dans toutes les campagnes.

       De ce passé commun il ne reste plus que quelques vestiges, disséminés au fil de l’arborescence. Ici, quelques écrits et des photos jaunies, là des médailles et un petit étui tiré d’un fût d’obus. Autant dire, pas grand-chose. En tout cas pas suffisamment porté à notre connaissance pour avoir pu donner plus de consistance à la narration de ces quinze derniers jours.

     

    Armistice : la Der des Der ?   

     

       En vous proposant ce retour en arrière, j’ai voulu composer avec un pressentiment. Si on ne peut que saluer tout ce qui a été fait pour donner à ce Centenaire gravité et solennité, tout laisse à penser que nous avons, ensemble, bouclé un grand chapitre de notre histoire. Grande va être la tentation de passer à autre chose.

       « Les morts n’ont pas le droit d’immobiliser les vivants ». C’est ce qu’a dit, samedi matin, Mona Ozouf, lors d’un entretien portant sur un sujet n’ayant aucun rapport avec la célébration de l’armistice. Cette historienne de renom, dont ne dira jamais assez combien elle nous aide à mieux nous comprendre, était, ce jour là, l’invitée de France Culture. Elle y défendait la mémoire d’une romancière britannique, George Elliot (1819-1880), dont j’ignorais l’existence jusqu’à ce jour.

       Cette phrase est donc sortie de son contexte, mais elle sonne juste par ces temps de commémorations. Car je n’oublie pas que ce mardi, il nous fallait aussi penser à toutes les victimes des terribles attentats du 13 novembre 2015. La bête immonde du fanatisme et de l’obscurantisme venait une nouvelle fois de frapper. Arriverons nous à lui tordre le cou ? 

       A ces morts, comme à ceux de la Grande Guerre, nous devons un respect éternel. Il nous faut conserver leur souvenir, d’une façon ou d’une autre, mais, malgré tout, se remettre en marche pour que le « plus jamais ça » soit enfin devenu irréversible.

       « Plus jamais ça ! » « La Der des Der ! ». C’est ce qu’espéraient celles et ceux qui étaient sortis vivants du chaudron des années 1914-1918. La petite plaque qui rappelle la mort d’Edouard Petibon, en mars 1940, à Mers El Kebir, accrochée en dessous de celle des 14 victimes de la Grande Guerre, est là pour nous rappeler que cet espoir n’aura été qu’un vœu pieux. Les blockhaus qui se cachent sous la verdure de l’île à bois, aussi. Vigilance ! Vigilance !

       La pitoyable prestation que nous a infligé Donald Trump lors de son passage à Paris nous montre bien que, même dans nos sociétés occidentales, dites civilisées, nous pouvons porter au pouvoir des pitres qui n’ont que faire des leçons de l’histoire, des va t’en guerre qui pensent ainsi devenir des personnages historiques mais, qui pour l’heure, n’ont aucune conscience des risques qu’ils font courir à leur propre peuple. Qui joue avec le feu, se brûle !

        La Paix ? Ce n’est donc pas, hélas, pour demain. Il y a tant d’autres armistices qui se font attendre.

     

    Armistice : la Der des Der ?   

     

       Ayant eu recours, pour densifier mon propos, aux écrits d’écrivains ayant, eux aussi, connu la peur et l’angoisse des tranchées, je me dois de conclure ce billet en évoquant un auteur d’une autre génération, Tomi Ungerer, dont je n’avais pas encore pris le temps d’apprécier l’humour empreint de sagesse. C’est un voisin bien intentionné qui m’a conseillé de lire son tout dernier bouquin, publié* en avril dernier Ni oui ni non, c’est son titre, recense 100 questions philosophiques d’enfants. Dont celle-ci : « Qu’est-ce qu’on gagne quand on a gagné la guerre ? » Question posée par Eric, un garçon de 7 ans.

       J’espère que cet auteur Français et Alsacien, né à Strasbourg, qui fêtera ce 28 novembre 2018 son 87e anniversaire, ne m’en voudra pas de publier, sans lui en avoir demandé l’autorisation  la réponse qu’il apporte à cette question. Ni le dessin qui  l’illustre. Il y en a 99 autres à découvrir.

        « On peut, répond Tomi Ungerer, gagner des batailles, mais on ne peut pas gagner une guerre. C’est pour les deux adversaires un énorme gâchis, tant par la destruction que par les pertes cruelles de victimes innocentes.

       Chaque guerre engendre un sentiment de vengeance chez les vaincus, nourri par l’arrogance des vainqueurs ; une fois terminée, elle annonce déjà la prochaine. La victoire ne s’est jamais faite en chantant.

       En tant qu’Alsacien, coincé entre l’Allemagne et la France. J’ai connu deux défaites. Après la drôle de guerre, en 1940, les Allemands ont occupé l’Alsace et nous ont interdit de parler français. En 1945, les Français ont repris l’Alsace et il fut interdit de parler un seul mot d’allemand ou d’alsacien. Combien d’entre nous ont dû se battre sous l’uniforme français, puis allemand, puis français, enrôlés de force !

      Et pourtant, nous avons vécu un miracle : jamais, dans l’histoire du monde, il n’y a eu une réconciliation aussi rapide que celle des Français et des Allemands, deux peuples qui s’étaient pourtant massacrés sur des générations et des générations. Cet exemple n’est hélas ! pas près de se répéter. C’est l’un des rares cas où une guerre terrible aboutit à une réconciliation entre deux peuples.

       Quant à moi, je hais la haine. »

       Puisse un tel propos trouver un écho chez tous ces jeunes qui ont prêté leur concours à cette commémoration de l’armistice. La Der des Der ? Du moins sous cette forme.

       Ce dimanche 11 novembre 2018, l’un dans les bras de Mickaël Berthou, son père, l’autre dans sa poussette canne, Gabin et Emilien, les arrière arrière petits fils de Charles Perrot, l’arrière grand père de leur maman Aurélie, auront été tous deux, pour Kermouster, les représentants d’un monde en devenir. Un jour, pas si lointain que ça,  ils pourront dire j’y étais. De ce centenaire ils auront alors peut-être conservé cette image sonore, celle d’une corde que l’on tire pour faire sonner la cloche. La cloche  de cette chapelle où ils ont été baptisés.

        On ne peut que leur souhaiter d’être les acteurs d’un monde meilleur.

     

       *  Editions « L’école des loisirs »

     

     

    A suivre

     La sonnerie du clairon, la sonate du violoncelle

     

     


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